Van life en Ecosse
Carnet de voyage - Écosse

Quarante nuances d’embûches en Ecosse : manifeste de l’anti van life

Le carnet de voyage de Marie Bobin est, à son corps défendant, un manifeste de l’anti-van life. Où un véhicule décide de votre itinéraire à votre place, à cause d’une série de broutilles mécaniques et logistiques. Un récit de voyage plein d’autodérision, à retrouver dans Bouts du monde, parmi ces histoires qui, numéro après numéro, racontent d’autres façons de voyager.

 

– EXTRAIT –

On aurait peut-être dû vérifier avant ? » Il est 23 heures, le moteur fume, il pleut. Autour, la lande, les falaises et le vent. La mer gronde en contrebas. Il fait plutôt froid. Les moutons qui nous regardent nous agiter ne nous sont d’aucune utilité, et personne d’autre à la ronde. Ça sent un peu le cramé. Nous sommes en camion dans le nord de l’Écosse, à nous demander s’il vaut mieux faire sortir les enfants par sécurité ou les garder à l’intérieur, au sec, le temps de réparer. Le vent siffle, les mouettes se moquent. Encore une bonne soirée en perspective…

Ça n’avait pourtant pas mal commencé. Après pas mal de péripéties et d’essais pas très concluants, on avait enfin trouvé le camping-car de nos rêves : un beau vieux camion Mercedes 309D James Cook, une couleur caramel tout à fait vintage, tout aménagé, un camion qui ne bipe et ne s’allume pas comme un sapin de Noël dès qu’on oublie de mettre la ceinture ou qu’on s’approche un peu trop des fourrés. Un beau gros camion sympa de six mètres de long et 3,10 m de haut où on ne se cogne pas partout (sauf au lit du haut quand il est déplié) et où on peut regarder le paysage par les fenêtres, certes un peu rayées, mais plus ou moins transparentes quand même. Avec les enfants, on a tout redécoré à l’intérieur, mis du bois sur le plan de travail, de faux carreaux de faïence dans la cuisine (ce sont des autocollants, mais ça ressemble aux azulejos lisboètes, c’est joli) et même de fausses plantes vertes pour le côté nature. On n’a plus qu’une envie : partir avec lui !

 

Il y a quelques mois, François l’a acheté un peu sur un coup de tête, davantage pour son look que pour ses capacités à rouler, du moins n’avait-il pas eu l’occasion de faire ses preuves, puisqu’il n’avait que 40 000 kilomètres au compteur, ce qui n’est pas beaucoup pour un camion de plus de quarante ans. On le sentait presque frémir d’impatience, lui aussi, à l’idée de prendre la route, de vivre sa vie de camion, enfin, et de s’élancer (tranquillement, hein) sur les routes du monde…

Pour notre première aventure avec lui, on a choisi l’Écosse. L’Écosse, c’est un bon crash-test pour un camion : notre tout premier, notre mythique camion orange qu’on aimait tant, avait commencé par là, et c’est lors de notre première nuit en Écosse qu’on avait pu s’apercevoir que le lanterneau placé au-dessus du lit fuyait abondamment. Rien de tel qu’une bonne pluie écossaise pour repérer les fuites à réparer.

 

Nous voilà donc partis en famille, guillerets pour ne pas dire béats, fiers comme des coqs avec notre beau camion tout clinquant, excités comme des puces à l’idée de voyager, pleins d’allant et d’entrain, riant, chantant, achetant une peluche mascotte en forme de vache écossaise à poils longs, bref, une joyeuse ménagerie en route vers l’Aventure avec un grand A.

 

On se retrouve donc, au terme de deux longues journées de route, sur le parking des poubelles derrière la gare de Digoin, car on n’a pas trouvé mieux et qu’on est déjà bien fatigués. Pas grave, ce n’est que pour une nuit, ce sera mieux demain !

 

L’Aventure, ça se mérite, et elle tarde un peu à arriver, quand le camion roule à une vitesse de croisière de 60 km/h, et j’exagère à peine : avec des pointes à 80 km/h en descente avec le vent dans le dos, on atteint péniblement les 30 km/h en montée… Partis du Trièves, on se retrouve donc, au terme de deux longues journées de route, sur le parking des poubelles derrière la gare de Digoin, car on n’a pas trouvé mieux et qu’on est déjà bien fatigués. Pas grave, ce n’est que pour une nuit, ce sera mieux demain !

Il faut dire que le moteur, placé à l’avant entre le siège conducteur et le siège passager, fait un bruit du tonnerre. Pas moyen de se parler lorsqu’on veut demander quelque chose il faut crier, répéter, recrier, re-répéter… Comme c’est un peu fatigant, on ne parle pas trop entre nous, on fredonne ou on chantonne chacun dans son coin. Souvent chacun une chanson différente, d’ailleurs, et ça me fait rigoler de penser que si quelqu’un entendait notre cacophonie, il nous prendrait vraiment pour des fous.

 

On décide de décoller les lettres « Westfalia » apposées sur le haut du camion, pour les interchanger et écrire « A l’West » devant et « Far West » derrière.

 

On est fous, mais on est bien. On décide de décoller les lettres « Westfalia » apposées sur le haut du camion, pour les interchanger et écrire « A l’West » devant et « Far West » derrière. Toutes vitres ouvertes en guise de clim naturelle, on roule sur des petits chemins bringuebalants bordés de fougères. Le carnet de voyage sur les genoux, j’apprends l’art de poser le stylo entre les creux et les bosses pour raconter le voyage au jour le jour, en conditions réelles. Les dessins sont un peu tremblés, l’écriture aussi, mais l’inconfort fait partie du voyage. Quand, au bout de deux jours de ce régime « chameau », les pages de mon carnet se détachent de la couverture et se répandent partout dans l’habitacle, ça commence à devenir plus compliqué, mais je continue à dessiner en accrochant mes feuilles à l’aide de pinces…

Sur la route, les paysages sont très changeants, notre humeur aussi… car depuis le début du voyage, on a l’impression que le parcours est semé d’embûches ; embûches que je consigne soigneusement dans mon carnet, les numérotant et les décrivant afin de ne pas oublier que le voyage, ce n’est pas toujours tout rose… J’en ai compté une quarantaine en trois semaines ! 

 

Carnet de voyage de Marie Bobin à découvrir dans Numéro 68

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