Frédéric Rudant - Alexandrie - Bouts du monde copie
Carnet de voyage en Egypte

Détails alexandrins

Dessiner le bruit et la poussière. Frédéric Rudant s’est fait discret pour saisir l’intimité d’Alexandrie. Avec son carnet et son crayon à papier, il a pu se faufiler dans les interstices de la cité égyptienne qui a tant à raconter entre ses fissures.

EXTRAIT :

Pause, à l’abri du temps, me fondant dans la fraîche pénombre de ce modeste petit café. La lumière, trop zénithale à cette heure-ci, ne franchit pas l’ouverture, sa violence sature la rue, se mêlant à la poussière et au bruit. Bouche sèche, le goût du charbon des braséros sur lesquels se préparent avec soin les cafés, l’odeur du tabac parfumé, les effluves du vieil urinoir juste là au fond, la sciure sur le vieux carrelage, avec mes taillures de crayon. Le temps est épais, confortable, comme le café, embaumé. Ici, au bord d’Alexandrie, au bout des quartiers, la mer est déjà loin, on n’y pense même plus. Le vieux tramway un peu jaune, lourd, un seul phare central devant, comme un vieux cyclope, semble se frayer tout doucement un passage parmi les klaxons des voitures, les microbus dans le mauvais sens, les minibus bondés, la pop musique arabe des triporteurs-taxis. Encastré sur la rue pavée, bombée, trouée, enveloppé de lumière poussiéreuse, il frôle sagement les étals des marchés, en fendant une foule imperturbable, la faible transparence de ses vitres laissant à peine filtrer d’indistinctes silhouettes fatiguées et même quelques regards discrets.

Un kilo de petites bananes, il n’est pas possible d’en prendre moins, car il n’y a pas de poids inférieur pour la vieille balance métallique. Des oranges, un kilo aussi du coup ! Tout ça dans un petit sac en plastique bleu, le sésame pour se fondre dans la foule, en marchant doucement, en devenant invisible.

Je voudrais dessiner la poussière. Un jeune homme me montre fièrement sur mon dessin où il habite, une sorte de cabane sur le petit immeuble rafistolé d’en face. Le linge y sèche, les tapis s’aèrent, les paraboles décorent ces bâtiments fatigués qui se retiennent les uns aux autres, enguirlandés de fils électriques, bricolés, écroulés, reconstruits, agrandis, rehaussés, organiques, vivants, une appropriation pragmatique et fragile, un usage précaire et éphémère en perpétuelle mutation.

Tel un animal rampant, le marché s’étale sur les trottoirs, au bord des rues, s’infiltre dans le moindre interstice, se propage dans les ruelles, relie les quartiers, embaume l’atmosphère, abrite du vent, protège de la poussière, calme le rythme, dilate le temps. Un kilo de petites bananes, il n’est pas possible d’en prendre moins, car il n’y a pas de poids inférieur pour la vieille balance métallique.Des oranges, un kilo aussi du coup ! Tout ça dans un petit sac en plastique bleu, le sésame pour se fondre dans la foule, en marchant doucement, en devenant invisible. Quelques carcasses de voitures en état de recomposition, un mouton, deux chèvres, des enfants, un vieux sur une chaise usée au bord du trottoir, de la musique, là-bas. A l’abri du temps.

Carnet de voyage de Frédéric Rudant à découvrir dans Bouts du monde 46

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