Roland & Sabrina Michaud - AKG Images - La Dernière caravane de Tartarie
Carnet de voyage - Afghanistan

La dernière caravane de Tartarie

En 1971, Roland et Sabrina Michaud ont glissé dans leur sac photo une autorisation du roi d’Afghanistan à se rendre dans le corridor du Wakhan pour photographier les dernières caravanes de Tartarie. Leurs images, publiées dans National Geographic en 1971, feront date. Un demi-siècle plus tard, les époux Michaud racontent pour la première fois le récit de cette expédition dans La Dernière Caravane (Editions Nevicata). « Aujourd’hui cette caravane n’existe plus. Elle est devenue la dernière caravane de Haute Asie. Avec le recul, elle a acquis une dimension non seulement historique mais symbolique, qui nous dépasse infiniment. Il nous fallait la raconter avant qu’il ne soit trop tard »

EXTRAIT :

Dès la sortie de Sarhad, nous nous engageons dans la vallée de la rivière Wakhan ou Pandj. Large environ de cinq cents mètres, elle se rétrécit rapidement jusqu’à former une gorge semblable à une fissure foudroyée par le gel. Des gouttes d’eau glaciales suintent des rochers sur nos têtes. D’étranges stalactites ajoutent au décor un aspect diabolique.

Nous chevauchons sur la rivière gelée. En file indienne, hommes, chevaux et chameaux suivent attentivement le petit sentier de poussière, saupoudré par Abdoul Wakil. En un pas de velours, la patte large et plate du chameau se joue merveilleusement de cette patinoire. Les chevaux s’accrochent des quatre fers à la glace, mais souvent le sabot ferré glisse et l’animal tombe sur ses antérieurs. Nous apprenons à tirer vivement la bride à soi, prudemment pour ne pas tomber à la renverse, suffisamment cependant pour que le cheval se redresse et ne perde pas l’équilibre.

Tandis que nous zigzaguons pour la énième fois sur la rivière, Abdoul Wakil me montre le lieu où, l’année dernière, un cheval ayant brisé la glace s’est noyé.

Dans son livre, A Journey to the source of the river Oxus40, le lieutenant anglais John Wood, en 1938, décrit une expérience très semblable qu’il a vécue.

« En approchant des sources de l’Oxus, la glace devint plus faible. La disparition subite d’un cheval en fut le premier avertissement. Heureusement l’eau, quoique profonde à cet endroit, n’avait qu’un faible courant ; le cheval était sauvé mais sa charge perdue. Avec une sollicitude d’autant plus grande qu’il ne l’aurait pas montrée au même degré à son fils, le muletier, charitable pour sa bête, se dévêtit de sa chaude pelisse pour en envelopper le cheval tout frissonnant. Le lendemain, le cheval était rétabli et le muletier adressa à la Providence des actions de grâce très éloquentes (…) »

Par un instinct très sûr, les Kirghizes déterminent l’endroit le plus favorable à notre passage. Les gorges se resserrent tandis que nos gorges se serrent. Leurs parois tourmentées tombent à pic sur la rivière. Elles sont si hautes que le soleil ne nous atteint qu’à sa culmination. Une sorcière semble avoir figé, d’un coup de baguette magique, les nombreuses cascades qui nous entourent dans ce corridor glacial. On entend l’eau couler sans la voir. Si cette même sorcière voulait nous jouer un tour en les réchauffant quelque peu, leur flot impétueux se déverserait sur nous, nous condamnant sur place car il n’y aurait aucun refuge. La croûte sur laquelle nous évoluons a plus d’un mètre d’épaisseur. Malgré tout, on perçoit parfois des craquements ; des crevasses laissent apparaître, à nu, des eaux bouillonnantes.

En début d’après-midi, nous abandonnons le lit de la rivière devenu trop étroit et négocions la montée d’un col. La pente est dure.

Aïbash ouvre un sac de cendres et de sable mêlés et en saupoudre une langue de glace si glissante que les chameaux ne pourraient s’y aventurer. Les bêtes renâclent. Il faut les encourager. Les chameliers usent de cris, de ruse ou doivent les tirer de force.

« Attention ! » crie soudain Sabrina.

Mon cheval vient de faire un faux pas et s’affaisse sur ses antérieurs. Nous sommes sur un sentier étroit surplombant un précipice vertigineux. Instinctivement, je tire vivement la bride à moi. Le cheval se redresse aussitôt. Mes tempes sont moites de frayeur. Trois fois, il glissera ainsi. La caravane s’arrête tous les cinquante mètres pour reprendre souffle. Dans sa traversée de l’Hindou Kouch, Ibn Battuta, le grand voyageur marocain du XIVe siècle, précise un détail intéressant que nous n’avons pu vérifier :

« Nous étendions des pièces de feutre devant les chameaux afin qu’en le foulant, ils n’enfoncent pas dans la neige ».

Soudain, le dernier chameau du trio Suleiman s’effondre sur la piste gelée. J’ai le vertige. D’instinct, l’animal se met à genoux et rampe littéralement sur quelques mètres. Aïbash et Shahtchik se précipitent à la rescousse. Au risque de leur vie, ils déchargent l’animal pour lui permettre de se relever. Il faut maintenant le recharger. Le reste de la caravane piétine.

Le récit de La dernière caravane de Tartarie et le portrait de Roland & Sabrina Michaud à lire dans Numéro 42

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