Carnet de voyage - Inde

La mécanique du voyage

Qu’elle est belle cette phrase de Samuel Chardon : « Plus vous vous éloignez de l’Europe, plus vous vous rapprochez d’un mécano disponible tout de suite ». Comment le sait-il ? Il a rejoint le Népal en famille à bord d’un camping-car, en passant par la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. De quoi vérifier, étape après étape, la pertinence de cette réjouissante théorie.

 

  • – EXTRAIT –

ous sommes partis en famille, à quatre,  confiants, bien équipés, des peluches plein la capucine, des cartes. Nous mettons le cap plein est, vers le Levant, un nouveau jour : la route sud de la soie, l’Inde par la Turquie, l’Iran, le Pakistan et le Népal. Au volant d’un joli Bedford qui avait fait ses preuves.

Nous étions déjà loin, avalant désinvoltes les kilomètres, frôlant Venise, descendant vers Rijeka, remontant sur Zagreb et même dépassant Belgrade. Et crac, il y eut un bruit. Puis la roue qui se bloque… Et là, il faut que je vous dise : plus vous vous éloignez de l’Europe, plus vous vous rapprochez d’un mécano disponible tout de suite. Quinze minutes plus tard, nous rentrions avec Neicha, à Dunis, un village, un monastère, un garage. Je fus diagnostiqué d’un roulement arrière…

Comme les voyages forment la jeunesse, les pannes rendent le voyage plus intéressant en forçant les rencontres. Nous convînmes ce qui suit : Neicha irait le lendemain à Krujevac chercher la pièce pendant que nous irions manger chez ses amis Dejan et Valentina et irions visiter ce monastère que, trop vite, nous avions loupé. Nous repartons avec un roulement trafiqué, adapté, un litre de gnôle, du lard et des poivrons à la serbe.

Loin loin loin, par la nationale 100 qui traverse la Turquie, qui grimpe l’Anatolie enneigée, ça pétarade, c’est le collecteur d’échappement qui s’exprime. Nous passons donc quelques heures avec Kenan. À Erzurum, un matin, la roue se bloque à nouveau ! Stupeur, il fait un froid à tuer un canard mais les gars connaissent le problème du gel dans les tambours. Ils l’arrosent à l’eau chaude et c’est reparti. En Iran, ça passe crème, à tous les niveaux. On circule bien dans les grandes, larges et profondes vallées du Zagros, traversant les oasis sur des centaines de kilomètres.

 

N’emportez jamais avec vous, dans vos bagages, comme nous l’avions fait, L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, avec ses pannes à répétition. Car la boîte à Quetta, le klaxon à Peshawar et même un roulement je crois, et bien c’est lui, lui et sa poisse.

 

Passé la frontière du Pakistan, nous traversons cette zone étrange, désertique, entre Dalbandine et Quetta, six cents kilomètres de no man’s land. Un vilain vent de sable, rasant et croisant la route en perpendiculaire, me cache le premier ralentisseur baloutche. Un monstre qui nous fait décoller des quatre roues. Devançant, en plein désert, une voie ferrée que l’on franchit par bonds successifs. Ça pisse de l’huile sous M. Bedford. Mais imaginez, vers Dalbandine, rien que le nom, vous n’avez pas envie de rester là, à attendre que peut-être rien ne se passe. Profitant d’une absence des mauvais esprits du désert, loin des djinns, nous arrivons à rallier Quetta et l’hôtel Bloom Star, bien connu des travellers. Là, dans la cour, il faut tomber la boîte de vitesses et changer aussi le joint spi. Le mécano est sympa mais on est content de rencontrer aussi d’autres gens avec qui on ne parle pas de mécanique. Sans connaître l’existence d’une belle route goudronnée qui longe les contreforts de l’Hindou Kouch, nous roulons sur une piste défoncée de quatre cents kilomètres avec sept traversées de rivières pour rejoindre Peshawar. M. Bedford n’est pas content, mais pas content du tout, et il nous faut à nouveau tomber la boîte à Dera Ismail Khan. Encore une nuit dans un garage. Mais avec un gardien et sa Kalachnikov cette fois. Nous poursuivons. Que faire d’autre ? Nous avons retrouvé le goudron et atteignons Peshawar.

Tut Tu. T. Panne de klaxon ! Impossible de conduire au Pakistan sans cette option. C’est indispensable. Comme en Inde, c’est marqué partout : Horn Please ! Retour au garage, ça devient lassant. Vous voulez que je vous dise ? N’emportez jamais avec vous, dans vos bagages, comme nous l’avions fait, L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, avec ses pannes à répétition. Car la boîte à Quetta, le klaxon à Peshawar et même un roulement je crois, et bien c’est lui, lui et sa poisse.

 

Carnet de voyage de Samuel Chardon à découvrir dans le Numéro 68

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