Le temps du voyage

Du temps frénétique des mégapoles insomniaques au temps dilaté des étendues du désert, du temps suspendu de l’architecture sacrée au temps diffracté de l’émotion esthétique, la perception de la durée, sur la route, est facilement chamboulée. Particulièrement lorsque le voyage dure treize ans.

 – EXTRAIT –

Le temps de la sédentarité

Bangkok, automne 2007. L’installation dans le quartier Talat-Noï, rue des Ferrailleurs, presque sur les berges du Chao Phraya, le fleuve qui traverse la capitale thaïlandaise, s’était bien passée. La rue était plaisante, quoiqu’un peu bruyante (la rue des Ferrailleurs !) ; mais l’endroit parfait avait été déniché, une pièce ouverte sur la chaussée, un bout de trottoir à décorer de plantes, d’une petite table et de deux chaises. Les livres étaient sortis des bardas dans lesquels nous les avions acheminés depuis la France. Les étagères pour les livres seraient bientôt en construction. Toutou-Mi, le chien errant adopté, dormait en boule dans l’endroit le plus frais de la pièce, – la librairie – en l’occurrence, puisque c’était ici une librairie, notre librairie, celle pour laquelle nous étions venus à Bangkok, notre « entreprise », le motif de notre expatriation.

L’expatriation, c’est un voyage, mais ce n’en est pas un.  Quand on s’expatrie, on ne s’en va pas courir les routes à cheval ou à vélo, on ne se lance pas à l’aventure avec un appareil photo autour du cou. Plutôt, on change d’adresse, on se sédentarise ailleurs. L’expatriation, c’est le même temps qu’avant, la même succession des jours, des habitudes différentes, dans un espace changé, mais la durée pour sa part est prête à recommencer comme toujours. Les années se distinguent par des événements saillants, que quelques mots rassemblent : « L’hiver où je me suis cassé le doigt », « L’année où le Chao Phraya a débordé », — ou semblables pierres blanches…

C’était donc un motif très sédentaire que celui de l’expatriation à Bangkok : rien de plus amarré qu’une boutique. Rien de plus lourd que les livres, de moins amovible qu’un paquet de livres. Et que dire d’un fonds de librairie.

En dépit de l’éloignement géographique, nous n’avions pas quitté la conception du temps communément admise, à savoir que les existences se construisent de manière généralement fixe, par projection dans le futur, sur un temps long. Prévoir ses arrières, assurer ses vieux jours, cela passe par un logement, un emploi, une vie stable où, bien souvent, l’espace où l’on vit devient indissociable de soi.

Si, une fois la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge franchie, on rejoint Angkor, il serait trop bête, avouons-le, de ne pas pousser jusque Phnom-Penh, puisque l’occasion se présente, et de là jusque Saïgon. A la manière de ces comptines où la fin d’un mot en entraîne un autre, chaque lieu en appelle un autre

Mais pour ouvrir la librairie, manquait le feu vert, en somme, l’autorisation, le petit agrément légal, la remise d’un papier officiel, ou d’un document patenté, que la chambre de Commerce thaïe doit sans doute vous délivrer… Coupons court, comme l’histoire elle-même le fit. À la chambre de Commerce, en quelques instants, tout s’écroula. Pour des raisons inénarrables, il fut impossible de l’ouvrir, la fameuse librairie. Par comble de malchance, la loi exigeait qu’on sorte du territoire si l’on voulait prolonger le permis de séjour.

C’est ainsi que notre errance personnelle débuta. Le voyage dura treize années, sans retour, ni en France, ni à Bangkok, presque une décennie et demie à arpenter le monde dans une dynamique tout sauf préméditée. (…)

Le temps en mouvement

Tout fut une affaire de proximité, de sauts de puce spontanés, de petits trajets nous emportant toujours un peu plus loin du lieu d’origine (Bangkok), de translations imprévues et de « pourquoi pas ? » saisis au vol.

Car si, une fois la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge franchie, on rejoint Angkor, il serait trop bête, avouons-le, de ne pas pousser jusque Phnom-Penh, puisque l’occasion se présente, et de là jusque Saïgon. A la manière de ces comptines où la fin d’un mot en entraîne un autre, chaque lieu en appelle un autre, par aimantations successives : le temps du voyage, avant tout, est un temps irrationnel. C’est une excitation des muscles et de l’esprit, une ardeur à ouvrir ses sens tous azimuts, l’affolement cinétique du bourdon devant un vaste champ de fleurs, comme un abus de café, ou un refus acharné de la pause, du sommeil, du temps mort.

Carnet de voyage d’Anne & Laurent Champs-Massart à découvrir dans Bouts du monde 52

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