Les larmes de Molokai

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Hawaï
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Bouts du monde n°4115 
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Carnet de voyage États-Unis

Pilipo est le gardien de la mémoire de Molokai, île où s’ancre la culture d’Hawaii. Mais le conteur ne parle pas de Kalaupapa, communauté oubliée qui abrita jadis une communauté de lépreux. Là-bas, c’est kapu, c’est interdit. Alors Elisabeth Vallet est allée voir ce qui subsiste de cette prison au paradis sur cette île si discrète qu’elle fut ignorée par les explorateurs.

– EXTRAIT – 

31 mars 1946. Molokai, île d’Hawaï

Dans la lointaine vallée d’Halawa, les cultivateurs de taro sont rentrés au crépuscule. Laissant derrière eux ces plantes étranges aux feuilles oblongues, baignant dans des terrasses irriguées, étagées le long des collines qui entourent la vallée. Au milieu de la nuit, une sonnerie qui déchire le silence : celle de l’un des trois téléphones du village. Le grand-père de Pilipo prend le combiné : la conversation est brève. L’ancien opine de la tête durant l’échange. Il raccroche. Puis envoie Pilipo, alors petit, à travers le village pour en rassembler les habitants. Sa main sur la tête de Pilipo, il explique. C’était la police. Et son interlocuteur lui a dit de se préparer à l’imminence d’un tsunami. Un tsunami. Un tsu-na-mi. Or, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la lointaine vallée d’Halawa, le terme « tsunami » n’existe pas. Tsu-na-mi c’est du japonais. Ça ne veut rien dire. Pilipo se souvient de son grand-père, arpentant l’assemblée d’anciens. Ces têtes blanchies, secouées de droite à gauche. Cherchant à comprendre : tsu-na-mi. Que disent les dieux ? Que va-t-il arriver à Halawa ? Des airs, de la mer, de la terre ? Ici, il y a des volcans, des tremblements de terre, des tempêtes… Il faut pourtant prendre une décision. Ils choisissent – au cas où –, de rassembler les animaux et les enfants dans les maisons en haut du village et d’attendre le matin.

Vallée d’Halawa, Molokai

Comme à l’accoutumée, à l’aube, quelques heures après le coup de téléphone incompréhensible, les femmes commencent à descendre vers  la plage. L’une d’elles lève la tête. Et avise que la mer se retire comme si on avait soudainement ôté la bonde, quelque part au milieu de l’océan. L’eau recule. Recule. Recule jusqu’à la ligne d’horizon. Le ciel même paraît changer de couleur. Elles se souviennent. Elles se rappellent 1933. C’est un raz-de-marée. Elles remontent en criant tidal wave! ! En quelques secondes, tous se précipitent sur les hauteurs. Avec les biens les plus précieux à portée de main depuis la veille, ça a été facile. Il y a un promontoire rocheux aisément accessible. Tous sont rassemblés, hommes, femmes, enfants et animaux. De là on surplombe la vallée. De là on voit. Un mur d’eau de seize mètres. Prêt à tout engloutir sur son passage. Ravager le village une première fois, puis une deuxième, puis une troisième… La mer attrape les maisons et les écrase entre ses doigts sans remords. Elle les broie. Les recrache. Elle emporte l’église pour la poser sur la colline en face, intacte – où elle est toujours aujourd’hui. Elle accroche les poissons dans les arbres et pose des algues géantes à la cime des kukui. Elle lèche les terrasses, noyant le taro sous l’eau salée. Le père de Pilipo se voûte. Il sait : le sel est en train de tuer les terrasses. Il fait pourtant beau ce 1eravril 1946, lorsque la vallée d’Halawa s’éteint.

Récit de voyage d’Elisabeth Vallet à lire dans Bouts du monde n°41

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