L’ombre de Tchernobyl

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Ukraine
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Bouts du monde n°715 
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Carnet de voyage Ukraine

L’ombre de Tchernobyl est immense. Elle couvre les terres du nord de l’Ukraine, et tout l’ouest de la Biélorussie… Tchernobyl, ce sont des champs, la f orêt, des rivières, ce sont les morts, les vivants, et ceux qui viendront à naître. C’est un nom vertigineux. C’est un nom qui résonne comme un glas. C’était il y a 30 ans.

A revenir en France après notre troisième séjour en Ukraine, je me demande quelle destination demande le plus de courage : aller dans la banlieue de Tchernobyl vingt-deux ans après le choc ou vivre dans le pays le plus nucléarisé du monde (par tête de pipe), le plus arrogant sur le sujet, le plus bouché ?

Avant de partir, la première fois, j’avais plus ou moins l’intuition qu’il s’agissait d’aller sur la lune. La réalité est tout autre, quand bien même je persistais, un temps, à focaliser sur les béquillards, les grosses louches, les vaches broutant, les soupirants du communisme, les légumes au césium et l’eau du puits. L’ombre de Tchernobyl devait flotter partout. Je me suis calmé. C’est à la fois pire et très paisible.

Volodarka est un bled de trois cents habitants, épargné par le lessivage du nuage : le bruit de fond radioactif est moindre qu’en Bretagne. Les gens nous accueillent ou nous regardent de travers, picolent beaucoup, tombent amoureux, nous émeuvent, nous nourrissent, nous saoulent de temps en temps. La vie normale de l’espèce humaine (celle-là se lève tôt et ne manque pas de cœur).

Le problème est ailleurs. Au nord, en Biélorussie, dans des territoires que la finance n’a pas daigné fermer. Au nord, à vingt kilomètre de la maison, dans des forêts que la police n’a pas les moyens de boucler. Et pour l’expérience que j’en ai, c’est là que l’ombre de Tchernobyl prend sa drôle de tournure. Le sarcophage est à quarante kilomètres à l’est, le dosimètre signale dans son langage binaire que le sol irradie entre dix et cent fois la dose naturelle (significatif, mais sans danger direct avec un masque, des bottes et des gants), le végétal pète la santé (difficile de dire le contraire).

Et puis, dans une autre clairière, un autre bled, tout sec. Et un autre. Des maisons soufflées comme des œufs, par l’intérieur. Dans celles où il reste des rideaux, il est difficile d’oser entrer.

Le ciel est d’un bleu dense. Les oiseaux règnent. Les arbres colonisent la route. Pas un bruit de moteur. L’espèce a déménagé. Nous sommes des intrus. Nous sommes sur la lune et elle est verte. J’aime cette sorte de paix primitive. L’instant suivant, je panique. Ou d’un jour sur l’autre. D’une heure sur l’autre. Le ciel change. Les bruits changent. Je change. Je sue. Le masque m’agace. Le dosimètre me chauffe. J’entends des bruits. Il faut filer. Retraverser vingt kilomètres de route forestière. Vingt kilomètre d’ombre. (…)

Le monstre est devant nous. Le chauffeur a demandé de refermer dernière nous les portes du combi Toyota. La gravité se lit sur nos visages. Chacun semble se replier en soi. Un recueillement, une prière ? Pas un mot ne filtre. Seule crépitement des dosimètres vient rompre le silence.

Tous mes sens sont tendus. J’oublie cette douleur au bras qui me handicape depuis des mois. Comme lorsqu’on passe une radio, j’ai le sentiment absurde de sentir la radiation traverser mon corps. Le temps est compté. Je dessine comme investi par quelque chose qui me dépasse… Le trait est raide. Comment habiter un dessin, comment convoquer la technique quand on est en danger ? Chaque coup de crayon me semble un pas de plus vers l’irrémédiable. J’essaie de réguler ma respiration, malgré le masque…

Les dosimètres craquent… Pascal, de sa voix blanche et sourde, lance : « 9,99 microsivert ». 100 fois le niveau d’une exposition naturelle. « Il faut y aller » coupe le guide…

Le dessin n’a pu être terminé. J’ai souhaité le laisser à l’état d’ébauche comme témoignage de la tension. Je ferai un autre dessin d’après le premier dès le lendemain…

© Un carnet de voyage de Gildas Chasseboeuf, Emmanuel Lepage et Pascal Rueff à découvrir dans Bouts du monde n°7

 

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