Carnet de voyage en Ukraine - Marco Carlone
Carnet de voyage en Ukraine

Le tortillard des Carpates

Avec son appareil photo, Marco Corlone s’est promené parmi les étals de légumes et de pièces détachées pour voitures disposés sur les rails. Il a acheté quelques concombres à l’ombre du train, réparé le moteur avec les machinistes et pris un café avec le directeur de la gare. Enfin, lorsque le dernier étal a fermé et que la place du marché est redevenue une simple gare, l’Antsia Kushnytska a repris le voyage dans la direction opposée, en direction de Khmil’nyk, dans l’Ouest de l’Ukraine.

EXTRAIT :

En tirant les freins de son vieux vélo, la babouchka vacille pour garder son équilibre. Elle ralentit, s’arrête, descend de son siège et vérifie immédiatement que les œufs du panier ne se sont pas cassés à cause du freinage. Puis en me regardant, elle me demande : « Vous êtes là pour le train, monsieur ? » Posée à cet endroit, cette question semble n’avoir aucun sens : autour du chemin de terre où elle s’est arrêtée, il n’y a qu’une rangée de maisons de campagne, un canal avec un potager à côté et une bande d’herbe laissée en friche depuis longtemps. Mais en y regardant plus attentivement, il y a deux voies étroites qui flottent dans l’herbe haute.  Elles ressemblent à des rails de modélisme et donnent l’impression qu’aucun train n’est passé par là depuis longtemps. Un véritable chemin de fer de jardin.

La vieille dame avait deviné : on attendait le train, et ce petit cottage identique à tous les autres situés à proximité était la « gare » de Shalanky, – Шаланки comme le panneau l’indiquait – un petit village de l’Ouest de l’Ukraine égal à mille autres dans ce coin oublié de l’Europe. Derrière les branches des arbres, le soleil matinal illuminait les sommets plus ronds et plus bas des Carpates, ceux qui marquent le point où la plaine pannonienne se brise contre les contreforts de ce qui était autrefois l’Union soviétique. De l’autre côté, au contraire, il y avait une plaine dont on ne voyait pas les limites.

Pendant des siècles, cette région fut une frontière entre l’Europe « du milieu » et orientale. Des véritables superpuissances de l’histoire se succédèrent sur cette terre : l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1920, la Tchécoslovaquie jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et l’Union soviétique jusqu’au début des années 1990.  Puis, avec la dissolution de l’URSS, le drapeau rouge soviétique fut abandonné et remplacé par le drapeau jaune et bleu de l’Ukraine. Aujourd’hui, de tous ces virages de l’histoire, il reste des signes dans le paysage urbain, sur les panneaux bilingues en hongrois et en ukrainien, et jusque dans la langue hongroise pratiquée ici, sur le trottoir de la gare. La frontière avec la Hongrie est à moins de quinze kilomètres, et ici, avant le Traité de Trianon, presque tout le monde était Hongrois. Et ceux qui n’étaient pas Hongrois étaient des Ruthéniens, un groupe ethnique de Slaves orientaux originaires de cette région. La capitale ukrainienne, Kiev, est à plus de 800 kilomètres. Deux fois plus loin que Budapest, capitale de ce coin reculé d’Ukraine depuis l’an mille jusqu’en 1920.

Attachant le vélo à un poteau, la vieille dame prend un sac rempli d’œufs et de tomates dans son panier. Dans l’autre main, un sac rempli de bouteilles de Coca-Cola non étiquetées et remplies de lait. Un véritable mustdans les marchés des Balkans ou de Russie : on les trouve généralement au sol, à côté des pots de miel ou des sacs de myrtilles. Minute après minute, le quai de la petite gare s’anime : une mère avec deux petits enfants, deux fermiers avec une houe sur les épaules, et une douzaine d’autres babouchkasâgées avec des sacs, des enveloppes et des paniers remplis de nourriture. Antsia Kushnytska va bientôt arriver, et ça se voit.

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