Carnet de voyage - Japon

Mais que fait la police ?

es voyageurs en quête d’aventures rocambolesques ne choisissent pas forcément le Japon comme destination. Pourtant, dans ce petit commissariat de la péninsule d’Izu, il fallait se rendre à l’évidence : le voyage de Camille Tison-Chamebellan et de sa famille ne se passerait pas comme prévu. Et puis il y a eu Shin, Koichi, Aki, Himiko, M. Yamamoto… et cette inconnue en kimono. Un carnet de voyage au Japon où les imprévus finissent par devenir les plus belles rencontres.

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– EXTRAIT –

« Camille !!! On a volé ma sacoche ! ». Pierre est de l’autre côté de la cloison de bois, dans l’espace dédié aux hommes. Je sors, nue comme un ver, de l’enveloppante douceur volcanique : le soleil se couche derrière les nuages, je prête l’oreille, je n’ai pas dû comprendre. « On a volé ma sacoche, j’en suis sûr ! » Il hurle. C’est indécent. C’est indécent dans cet endroit si doux. Il hurle dans cette discrétion absolue au pays du Soleil Levant.

On ne peut pas se voir. Je fais sortir Zoé, qui profitait avec moi de ce bain du bout du monde entre mère et fille. Avec l’innocence de ses huit ans, si souriante et à l’aise en toutes circonstances, elle ne montre aucune gêne face à la sexagénaire japonaise qui partage l’eau avec nous dans cette nudité crue, déconcertante, évidente, tellement naturelle.

Je me sèche rapidement, je continue à travers le vestiaire :

« Mais non ! Tu es sûr ? Tu ne l’as pas laissée à la voiture ?

– Non, c’est l’homme qui est sorti il y a cinq minutes, qui était dans l’eau avec nous, c’est sûr ! ».

Le ton de sa voix est livide alors qu’il reste invisible derrière la cloison de bambous, il panique, je ne réalise pas. La douce poésie de ce petit onsen de pêcheurs posé sur les galets d’Atagawa glisse inexorablement vers un cauchemar improbable.

Un voyage au Japon, une sacoche volée.

La péninsule d’Izu, sur laquelle nous venons d’arriver, nous éclate à la figure dans cette soirée d’été. Félix, treize ans, était dans l’eau avec Pierre. C’est de lui qu’est partie cette idée géniale : ajouter le Japon à nos pérégrinations au bout du monde, quand personne n’en avait jamais eu l’idée à la maison. Incrédule, il essaie de calmer son père :

« Papa, c’est une erreur, il s’est trompé ! Il va la ramener !

– Non ce n’est pas une erreur, je l’avais cachée sous mon short, au fond du panier : il a fouillé. »

Il y a tout dans cette pochette : nos trois cartes bancaires, nos permis de conduire – alors que nous venions de prendre possession de notre voiture de location trois heures auparavant –, nos JR pass (billets de train à tarif spécial pour les touristes étrangers) qui couvrent les quinze jours en train à venir pour toute la famille pour la modique somme de 1 500 euros, et plus de vingt mille yens en liquide (l’équivalent de mille cinq cents euros également). Je ne veux pas y croire. On s’habille à la hâte, on court partout sur la grève, on cherche l’homme des yeux. Pas ici, c’est impossible.

 

« Vous nous avez dit qu’il y avait aussi votre carte professionnelle dans cette sacoche : décrivez- là.

– Elle est bleue aussi.

– Bleu partout ? Y a-t-il des nuances ?

– …»

Arrivés au poste de police, je ne peux m’empêcher de sourire en détaillant une affiche collée sur le comptoir : on y voit des agents de police mis en scène comme dans un mauvais film comique, armes à la main, mélange ridicule de Jackie Chan et de dessins animés de mon enfance. J’ose à peine y croire et je me dis que ce n’est pas de bon augure.

L’entretien ne commence qu’à neuf heures quand une interprète peut être jointe par téléphone, et malgré tous ses efforts, les huit heures qui suivent vont être un supplice, dans une lenteur extrême et inutile. Huit heures pour prendre nos identités, pour transcrire la description complète de nos affaires volées, et notre témoignage des faits.

« Décrivez précisément la sacoche s’il vous plaît.

– C’est une sacoche que l’on met à sa ceinture, achetée au Pérou, d’environ trente centimètres de long.

– À quoi ressemble-t-elle ?

– Elle est rectangulaire, en laine tissée du Pérou, dans les tons beiges et bruns.

– Montrez-nous à quoi correspond la laine du Pérou s’il vous plaît ?

–  …

–   Vous nous avez dit que vos cartes bancaires étaient dans la sacoche : étaient-elles directement posées dans la sacoche ou étaient-elles contenues dans une autre pochette ?

– Oui, elles étaient dans une toute petite pochette bleue.

– Pouvez-vous nous décrire cette pochette bleue ?

– C’est une pochette de la taille des cartes bancaires, en plastique bleu : il y a un dessin présent sur la pochette.

– Quel dessin ?

– … Une femme qui porte un chapeau et qui dit « Oups, I’m buying something again ! »

– De quelle couleur est le chapeau de la femme sur la pochette ?

– …

– Vous nous avez dit qu’il y avait aussi votre carte professionnelle dans cette sacoche : décrivez- là.

– Elle est bleue aussi.

– Bleu partout ? Y a-t-il des nuances ?

– …»

 

Carnet de voyage de Camille Tison-Chambellan à découvrir dans Numéro 68

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