Carnet de voyage - Cuba

Petite novela cubaine d’avant internet

Sébastien Colson a presque vu Compay Segundo débarquer dans la maison qui l’hébergeait à La Havane. Et le rhum n’est pour rien dans cette apparition. Le jeune voyageur d’alors savait se rendre disponible à l’imprévu et aux rencontres, quitte à laisser le hasard décider de la suite. Pour le pire peut-être, pour le meilleur sûrement. Un carnet de voyage à Cuba qui rappelle qu’il suffit parfois de pousser une porte pour que le voyage prenne une tout autre tournure.

À retrouver dans Bouts du monde. Et si vous aimez ces histoires de voyage où l’imprévu tient souvent le premier rôle, abonnez-vous à la revue.

Les motivations d’un voyage sont toujours un peu obscures. Celles d’aller à Cuba également, en cet hiver 1999. À 21 ans, après avoir travaillé quelques mois en usine, le monde était grand ouvert lors de cette année sabbatique. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs alors que tout faisait rêver ? Peut-être la conscience d’un univers qui changeait et qu’il fallait découvrir avant qu’il ne disparaisse, comme cette Europe d’outre Rideau de fer que j’aurais aimé connaître. L’intuition était assez féconde, car je crois n’avoir jamais autant voyagé. Voyagé, c’est-à-dire parcouru l’ascenseur émotionnel que procurent les petites galères et les grandes joies de l’imprévu dans un monde avec des règles autres. Cela aussi parce qu’internet n’existait pas. Ce qui ne changeait pas tout dans le voyage, mais beaucoup quand même…

L’avion est toujours un peu décevant : vue du ciel, la terre, fût-elle d’un rouge inconnu, paraît immuablement un peu plate, comme à un électeur du Midwest trumpiste. Mais voilà, la chaleur qui m’assaillait en plein mois de janvier, dans le no man’s land du décalage horaire, avait vite fait de remettre l’excitation en dehors de l’aéroport. Comme les particularités de Cuba : en cette première soirée, manger avec mes dollars se révéla impossible dans le quartier où j’étais. Magasins à tickets de rationnement, à pesos, ou à pesos convertibles. Je ne comprenais rien vu mon apprentissage Assimil et dilettante de l’espagnol… Sans guide touristique, j’étais aveugle comme ma chambre, l’une des deux nuits d’hôtel réservées pour un périple de trois mois.

Qu’importe, le centre-ville colonial de La Havane était une splendeur, les façades pastel pas aussi décrépies que maintenant, la société était bigarrée comme les bagnoles américaines des années 1950, tandis que la mythologie de la Revolucion étalait ses images vintage et terriblement photogéniques, le Che et Camilo Cienfuegos en martyrs christiques. La musique s’entendait partout et quelques mois après le succès du Buena Vista social club, flottait cette même vibration ensoleillée. Même les questions logistiques se résolvaient avec la légèreté de l’écume des vagues qui venaient s’écraser sur le front de mer du Malecon. Les Cubains me parlaient parce que les quelques touristes restaient alors cantonnés dans des hôtels spéciaux. Au bout de deux jours, grâce à un rhum siroté sur une loggia en bois dans une famille, je dénichais une chambre au milieu du jardin de bananiers d’une maison coloniale un peu défraîchie du quartier prisé de Verado.

 

Évidemment, avec mon extra-lucidité procurée par le breuvage consommé sous le soleil de plomb, ce moment me sembla parfaitement choisi pour lui dire que j’étais amoureux. D’un pas titubant, mais avec une résolution d’airain, je zigzaguais donc vers elle et mon triomphe

 

Le paradis et le début des malheurs. Enfin, malheur relatif. Celui de tomber amoureux d’Irina 23 ans, grande brune contrôleuse aérienne à la peau aussi mate et sucrée que nos conversations au coucher du soleil. Paul son frère, qui illustrait Le Seigneur des Anneaux, se joignait à nous, et j’expérimentais alors quelque chose qui n’a jamais cessé de me fasciner : parler de cœur à cœur à quelqu’un qui a grandi à cinq mille kilomètres de chez soi. Reste que devant les menaces d’être à court d’argent, au bout de quelques semaines, je dus troquer ce bel hébergement pour un autre, bien moins cher et plus spartiate. Il se trouvait chez deux frères un peu plus âgés que moi, José et Luis, pas vraiment de boulot, et qui passaient leurs journées à traîner dans la rue. C’était les petits-fils de Compay Segundo aussi, l’un des chanteurs du Buena. En même temps, fidèle à sa légende, et preuve de sa verdeur qui le faisait encore donner des concerts à 92 ans, il en avait plus d’une centaine. Autant dire que le voir débarquer un beau matin avec son chapeau et son cigare était à peu près aussi improbable que j’oublie Irina, d’autant que j’étais encore invité régulièrement là-bas. Quand je ne tombais pas sur elle par hasard.

Justement, un soir que j’avais suivi notre programme d’une rassurante immuabilité avec mes néo amis cubains, rhum, beaucoup de rhum, énormément de rhum, qui vis-je dans l’effervescence de Verado ? Irina elle-même habillée et maquillée pour sortir, plus belle que jamais, sautant de la voiture de son fiancé… Évidemment, avec mon extra-lucidité procurée par le breuvage consommé sous le soleil de plomb, ce moment me sembla parfaitement choisi pour lui dire que j’étais amoureux. D’un pas titubant, mais avec une résolution d’airain, je zigzaguais donc vers elle et mon triomphe, tandis qu’elle finissait de faire ses deux achats au kiosque et qu’elle s’apprêtait à remonter dans la voiture de son fiancé, prompt à redémarrer. Moment parfait, vraiment. Mais curieusement, elle n’abandonna pas son Apollon à grosse cylindrée pour le souffle de l’aventure et du rhum frelaté…

 

Carnet de voyage de Sébastien Colson à découvrir dans le Numéro 68

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