Carnet de voyage - Moldavie

Si la Transnistrie n’existait pas, il faudrait l’inventer…

Évidemment, peu de tour-opérators proposent la Transnistrie. Ce qui est bien dommage. Car ce n’est pas tous les jours que l’on se retrouve dans le grand nulle part. Dans un trou noir géopolitique, un pays autoproclamé, avec son drapeau, son armée, sa monnaie ou son passeport qui ne sert à rien puisque la république sécessionniste n’est reconnue par aucun État au monde. Hergé lui-même n’aurait pas pu l’inventer, faute d’imagination…

Et pourtant, pour y aller, rien de plus simple. Il suffit de se rendre à la gare routière d’Odessa, en Ukraine, de repérer un tas de chouettes copains moustachus, ainsi que le bus le plus défait. En général, c’est celui qui va en Transnistrie. Le car démarre, dans un nuage noir, direction la steppe, qu’il traverse vite, très vite car tout le monde est bien sûr très pressé d’arriver en Transnistrie.

Si l’on ne peut guère compter sur la sobriété du chauffeur, le voyage est quand même bien fait : des icônes orthodoxes pendouillent au rétroviseur et sont là pour assurer la sécurité du trajet. God bless Transnistria ! L’excitation monte autant que la trouille. Enfin, au bout de deux bonnes heures d’un paysage plat comme la main, voilà la contrée bénite qui apparaît sous la forme d’une flamboyante cabane de planches, avec à l’horizon, quelques barres de béton du meilleur goût stalinien.

Le drapeau local flotte dans la douce bise du soir. Les douaniers sortent examiner les passagers, dont la moitié est désormais saoule. C’est là que le charme du voyage commence à opérer, grâce à la rudesse naturelle des gens de ce pays. Première mesure : ils font le tri. Les étrangers à droite. Les autochtones à gauche. Inutile de dire que la file de droite n’est guère fournie… Un moustachu prend votre passeport, en même temps que l’air soucieux, sourcil froncé, un truc appris à l’Actors Studio de Tiraspol.

-Vous, gros problème. Pas avoir pris le visa à Odessa…

Silence humble de votre part

-Vous retournez à Odessa. Pas d’autre solution.

-Pas d’autre solution ? faites-vous semblant de vous étonner, car vous allez lu dans un forum de voyageurs les trucs des douaniers…

Vous arborez l’air déconfit, accablé par ces quatre heures de trajet à venir. Mais finalement, derrière ces grosses moustaches viriles battent de petits cœurs sensibles. Devant votre peine, le bougre se démène pour vous, parlemente avec ses chefs… Et revient au bout de dix minutes, l’air illuminé de la joie de sa stupéfiante inventivité.

-Moi, trouvé solution. Vous donnez 100 euros et pas Odessa.

-Moi, pas un kopeck.

Vous retournez votre poche. Une bonne demi-heure s’écoule, tendue et comique à la fois, un face-à-face psychologique. Enfin, l’autre craque. Il sait que vous êtes préparé au cirque.

-Bon, va pour cette fois.

Ça y’est ! La Transnistrie ! Vous respirez de grandes goulées de cet air chargé des plus fins métaux lourds de l’ex-URSS. Vous admirez ces faucilles et marteaux par dizaine, ces statues de Lénine. Hormis le complexe sportif du FC Shériff Tiraspol, un stade ultra-moderne, que s’est payé la clique mafieuse qui contrôle le coin, rien n’a changé depuis les années 80. Vous êtes en plein musée du communisme triomphant.

Mais, les meilleures choses ont une fin, et voilà que l’heure du retour sonne déjà. Il faut sortir de Transnistrie, par un autre poste-frontière, celui où trônent les chars d’assaut, héros de la guerre contre la Moldavie. Les douaniers sont plus sévères. Ils veulent contrôler vos bagages dans la petite cabane d’à-côté. OK, pas de problème, dès fois qu’il vous soit venu l’envie d’acheter l’une de ces mignonnes petites kalachnikov ou grenades à main, que l’on trouve sur les marchés artisanaux locaux…

Sauf qu’une fois dans la cabane, vous voyez votre bus filer dans le couchant… Sans vous.

-Pas grave, autre bus plus tard dit le douanier, tout en fouillant votre portefeuille et mettant les 20 euros que vous aviez oubliés dans sa poche.

Et là, vous vous retrouvez comme un con, assis sur votre gros sac à dos, au milieu de nulle part, à attendre qu’un autre bus veuille bien passer. Heureusement, le douanier transnistrien a de l’humour : en voyant un tracteur arriver, il vous dit « Vous, aller à Chisinau là-dessus » avant de rigoler avec son collègue. La Transnistrie, l’autre pays de la déconne !

Carnet de voyage de Sébastien Colson à découvrir dans Bouts du monde n°2

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