L’incroyable odyssée des frères Omidvar

Jean-Louis
Ozsvath
/
Iran
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Bouts du monde n°3715 
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Carnet de voyage Iran

Comment deux jeunes Iraniens en sont venus à parcourir le monde à la rencontre des peuples premiers, à vivre l’une des odyssées les plus étonnantes de l’après-guerre, avant d’être accueillis en héros à leur retour à Téhéran après dix années d’aventures ?

Août 1954. Coup de kick. Ça y est. Le vrombissement de ma 500cc Matchless rompt le silence. Cliquetis des pièces métalliques frottées. Je me concentre sur le ronron régulier du moteur, jusqu’à l’apaisement. Mon rythme cardiaque se synchronise. A côté de moi, Abdullah a remis les gaz ; par jeu je le devine. Nouvelle accélération. Je me dis quand même qu’il est temps d’ajuster les lunettes. Et d’enlever la béquille. Pas encore ? Oui, un sourire à faire. Je sens les amis autour de moi. Sans doute une trentaine de personnes maintenant. Mon père bien sûr si élégant dans sa chemise impeccable, boutonnée jusqu’au col. Je ne sais pas s’il est heureux. Apaisé peut-être. Ma mère, alitée, n’a pas pu venir. C’est un peu pour elle que nous partons. Je me souviens quand, enfants, elle nous amenait à la campagne, mon frère Abdullah et moi-même, à la découverte de terres alors inconnues, si loin de Téhéran pour nous. Notre fascination à l’approche des premiers campements des tribus nomades me revient en flash. (…)

Je sais que pendant notre absence, Ali Asghar, notre frère aîné, pourra aider mon père. Je dis mon père. Mon père à moi. J’ai envie d’une intimité très forte à ce moment-là. L’embrasser, le rendre fier. Les cris d’accompagnement sont comme en suspension. Quasi silence. Chacun attend le départ maintenant. Je sens une forme de vertige m’envahir. Je respire avec peine, étourdi par une euphorie incontrôlée. Je vois blanc. Un coup d’œil vers Abdullah ? Je sais qu’au moment où je tournerai la tête vers lui, mon frère lancera les gaz. Je ferai de même, et ce sera l’aventure, sans retour peut-être. C’est lui qui me regarde en premier. Un grand brouillard de sable nous entoure. Un fracas d’enfer. J’entends les cris surexcités tout autour de nous. Et dans ces hurlements de liberté, il y a le mien.

Nous rions des dangers, presque impatients de les affronter

Plein est. La route poussiéreuse et cabossée en direction du Khorasan. Pour nous Iraniens, c’est la route de nos vénérés poètes. Nous allons rejoindre les traces de Rudaki, d’Attâr et surtout de Ferdowsi, l’éclaireur de l’âme persane. Je vole. Nous croisons un camion qui nous fait de grands appels de phares. Nous nous arrêtons. Le chauffeur nous prévient que la route est inondée droit devant. Qu’importe, nous rions des dangers, presque impatients de les affronter. Déjà le bonheur.

Deuxième nuit. Nous profitons de la fraîcheur nocturne pour rouler vers Mashad. Seul le ronronnement de nos cylindrées bouscule le silence noir. Soudain, le choc. Ma fourche s’est fendue brutalement. Mauvais moment et surtout mauvais endroit. Cette vallée a une réputation sulfureuse, et est connue pour être un repaire de brigands. Pendant trois kilomètres, nous avançons péniblement jusqu’à une minuscule tchaïkhane, une maison de thé ouverte pour les rares voyageurs. Je m’allonge endolori sur le tard crasseux, gigantesque plateau de bois utilisé pour les dîners, et qui ce soir va me servir de couche. Nous nous effondrons pour le reste de la nuit.

Au réveil, premier dilemme. Partis pour des années, nous voici déjà penauds et mal en point après seulement quelques dizaines d’heures de voyage. Comment réparer la fourche ? Poursuivre jusqu’à Mashad, encore à plus de 500 kilomètres vers l’est. Ou rebrousser chemin, vers Téhéran, nous n’avons finalement fait qu’à peine 480 kilomètres depuis le départ. Nous décidons de regarder vers l’avant. (…)Passage de la frontière vers l’Afghanistan. La route nous a semblé interminable. Les quinze derniers kilomètres ont été terribles dans le sable. Epuisés, concentrés à essayer de garder le contrôle de nos engins lourdement chargés et qui ne demandent qu’à se dérober sous nos jambes. Enfin, nous quittons notre mère-patrie avec tendresse. C’est aussi notre rêve mûri pendant des années qui prend forme. Depuis trois ans, nous avons consulté des centaines de cartes, de documents. Nous avons conçu, testé l’équipement de nos motos. Nous avons préparé nos étapes au mieux. Tout cela pour partir à la découverte des peuples premiers. Découvrir, comprendre et témoigner.

L’incroyable odyssée des frères Omidvar est à découvrir dans Bouts du monde 37

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