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Bouts du monde n°3415 
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Carnet de voyage. Au-dessus du 68e parallèle nord, les hivers sont longs, glacials et inoubliables. Profitant de la première et fragile apparition du soleil après plusieurs semaines de quasi obscurité, Théo Giacometti a posé ses yeux sur le Kalaallit Nunaat, la terre des Inuits, le Groenland. Enfilant sa parka, il a quitté le Manguier pour faire ses premiers pas sur la banquise, grisé par la brûlure de la glace.

– EXTRAIT –

(…) Devant moi, les icebergs se dressent, monstres énigmatiques, fantômes arctiques, majestueux et sûrs de leur charme. Ils semblent tout faire pour attirer mon attention : qui le plus haut, qui le plus tourmenté. Autour d’eux, la glace craque et gronde. L’iceberg est une sirène. Ses chants lugubres et ses parures séduisantes nous attirent au plus près de la menace, inexorablement. Je m’enfonce lentement, pas après pas, dans l’immensité glacée. Ici, ni carte ni boussole. Ni sommets remarquables auxquels se fier. Pas de chemins, pas de panneaux, pas de torrents à suivre. Autour de moi, tout est plat. Infiniment plat. La glace compacte et sombre semble écrasée sur elle-même. Et pourtant si fragile, si changeante. Quelques centimètres à peine. Un sol éphémère, saisonnier. Bien sûr, je pense au pire. Pas de seconde chance ici. On s’imagine, pour le frisson, le craquement sinistre lorsque le pied passe au travers. Il parait que l’eau dessous est à -2 °C. La mort instantanée – le choc violent, l’appel abyssal. Crie, hurle, débats-toi. Rien à faire ici, en plein désert.

« La différence entre les gens du Sud et les Inuits, m’a-t-on raconté, c’est que les gens du Sud pensent que la glace n’est que de l’eau gelée. Alors que les Inuits savent très bien que l’eau n’est que de la glace fondue. »

Pour me changer les idées, je m’invente une tectonique de la banquise, inquiet à chaque passage de faille, à chaque enjambée d’une plaque à l’autre. Comment ne pas croire à une intelligence de la glace ? À une symétrie si exemplaire des fissures, à un art de la cassure, à une religion de la striure ? Je pense à tout ce travail minutieux du vent et de la glace pour dessiner ces courbes aériennes au fil de l’hiver, ces déchirures régulières, ces nuances bleutées. Je marche sur une œuvre d’art éphémère, un parquet marmoréen qui sera englouti par la mer. Que le vent efface les traces de mes pas passe encore, mais que les mille arabesques de la banquise disparaissent inéluctablement, c’est dur. Tous ces efforts pour fondre sottement avec l’arrivée de l’été : l’océan serait-il insensible à l’art et au travail accompli pour effacer sans remords ces dessins patiemment construits au rythme des tempêtes et de la lente glaciation de l’eau de mer ? « La différence entre les gens du Sud et les Inuits, m’a-t-on raconté, c’est que les gens du Sud pensent que la glace n’est que de l’eau gelée. Alors que les Inuits savent très bien que l’eau n’est que de la glace fondue. »

Carnet de voyage de Théo Giacometti à découvrir dans Bouts du monde 34