Jules Poulain-Plissonneau
Carnet de voyage - Groenland

Thérapie arctique

Jules Poulain-Plissonneau est parti en résidence au Groenland avec des sentiments mitigés : la tristesse d’avoir perdu son père quelques mois avant, et l’excitation de vivre une expérience hors norme. Mais les grandes étendues blanches sont propices à l’apparition des fantômes.

– EXTRAIT – 

14 octobre 2019.Je me réveille. En allumant mon téléphone, je trouve des messages d’amis, une notification Facebook et un mail. J’ouvre le mail, qui me dit que ma candidature à la résidence d’artistes au Groenland a été acceptée. Je ne saute pas de joie. À côté de moi, ma sœur se réveille ; dans l’autre chambre, j’entends ma mère se lever. Je ne leur saute pas au cou pour leur annoncer la nouvelle. Ce matin, je dirai au revoir à mon père pour la dernière fois et après une courte cérémonie dans un crématorium de Bourgogne, il finira la journée dans une boîte en carton.

Il pleut. Avant d’aller au funérarium, nous nous rendons chez le notaire avec ma sœur. La petite Saxo bleue brave la tempête, ses essuie-glaces tentant tant bien que mal de repousser l’eau envahissante. C’est là que je lui annonce la nouvelle. C’est là que cela devient réel. Dans à peine deux mois et demi, je partirai au Groenland. Ce voyage est intimement lié au décès de mon père, décès qui a ouvert une période folle dans laquelle j’ai été ballotté par la vie, comme si celle-ci, sachant que je vivrais une période difficile, m’avait préparé de belles surprises le long de ma route. Voici donc un récit épars de mon aventure, bercé par les couleurs douces de cette île sauvage.

Il y a quelques semaines mon père mourait ; il y a quelques semaines nous étions perdus dans sa maison, tentant de faire le tri ; il y a quelques jours, je le pleurais, la tête dans le cou de Malou, alors que je me rendais compte que je ne pourrais jamais le lui présenter

8 janvier 2020.Le ciel, palette de couleurs bleutées. Les nuages peignent de longues lignes pastel. En bas, il y a l’inlandsis du Groenland, épais de trois mille mètres en son centre. D’en haut, on dirait la peau d’un immense éléphant, craquelée de longues nervures. La glace bougerait dans un mouvement de respiration que cela ne m’étonnerait pas. L’approche de Kangerlussuaq, voir la terre se présenter à nous, entrer dans un fjord immaculé. C’est là, devant moi, ça bouge. J’y suis et toutes les projections que j’ai pu faire n’auraient pu me préparer à cela, à cette beauté brute et sauvage.

Descendre de l’avion, être surpris par le froid pur contre ma peau et dans mes poumons. Marcher sur le tarmac gelé, les chaussures qui glissent, les mains nues, vulnérables dans le froid, que je m’empresse de fourrer dans mes poches. Nous embarquons dans notre deuxième avion, un petit appareil d’une trentaine de places. Les hélices vrombissent et nous décollons dans un ciel où les nuages se sont dissipés. En dessous, tout est noir ou blanc, les isthmes, îles et presqu’îles enneigées contrastent avec la mer d’un gris de plomb.

Enfin, l’arrivée à Aasiaat, quelques dizaines de maisons saupoudrées le long de la mer. L’avion atterrit et se gare devant un minuscule aéroport. À l’intérieur, des familles, des enfants qui jouent dans une chaleur contrastant avec le froid extérieur. Au milieu de tout ça, nous trouvons Philippe, organisateur des résidences en Arctique et capitaine du Manguier, ancien remorqueur réaménagé.

Je ne réalise pas où je suis ; il y a quelques semaines mon père mourait ; il y a quelques semaines nous étions perdus dans sa maison, tentant de faire le tri ; il y a quelques jours, je le pleurais, la tête dans le cou de Malou, alors que je me rendais compte que je ne pourrais jamais le lui présenter ; il y a quelques heures, je marchais seul dans Copenhague, perdu au milieu d’un tourbillon d’émotions contradictoires ; il y a quelques minutes, je pensais à lui et aux voyages que nous avons fait ensemble, et puis l’avion a atterri.

Carnet de voyage de Jules Poulain-Plissonneau à découvrir dans Bouts du monde 51

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