Luc-Christophe Guillerm

Luc-Christophe Guillerm

Auteur publié dans Numéro 36

Au petit matin apparurent Valparaiso, Hambourg, New York ou Alexandrie, terres émergeant dans un horizon ouaté et mystérieux. L’approche fut toujours lente et silencieuse, comme si le bateau hésitait à quitter le vide océanique des semaines précédant tout accostage. Je me suis toujours levé très tôt ces jours-là, avant même les premières variations lumineuses du petit matin et je me souviens d’incroyables odeurs de terres qui venaient par effluves nous indiquer l’approche imminente de l’escale. C’est le paradoxe de bien des marins que de désirer fortement la mer et de souhaiter tout aussi ardemment la terre après de longues journées océanes. Le marin est un être complexe, ambivalent, « toujours se promettant de rester au port, écrit Chateaubriand, et toujours déployant ses voiles ».

Cela fait presque 30 ans que j’embarque avec les équipages de la Marine, réserviste ou passager, photographe et écrivain, à chaque fois avec l’enthousiasme de l’appareillage, à chaque fois avec cette attente de ce moment
indéfinissable de l’approche d’un port et d’une terre, aux antipodes de l’arrivée aérienne classique dans un pays étranger.

Victor Segalen écrivit que « la pleine mer est bêtasse » et « ne vaut que parce qu’elle nous conduit ailleurs ». Il avait sans doute un peu raison, mais s’il n’y avait pas cette longue attente, s’il n’y avait pas la vie d’équipage, s’il n’y avait pas la vacuité interminable des horizons, l’accostage n’aurait pas cette incroyable saveur qui fait que je me souviens encore de chacun d’entre eux.