Carnet de voyage - Turquie

Avoir 20 ans, une valise et une 2CV

Quand ce jeune Normand a embarqué à bord de sa 2CV au début de l’été1969, les Beatles chantaient « get back », les hippies écrivaient « Delhi » ou « Katmandou » en grosses lettres au cul des combis Volkswagen, et l’homme s’apprêtaient à marcher sur la lune. En Turquie, la solitude de Jacques Petit a duré douze minutes exactement…

– EXTRAIT –

Tout a commencé une nuit d’avril 1969, dans un petit village allemand de la banlieue d’Hanovre. Mon ciel d’avenir sentimental était bas. Il pesait lourd sur mes épaules d’adolescent naïf, encombré de gros nuages de désespoir, tourmenté de chagrin. C’était par une nuit de crise existentielle, ponctuée de sanglots et de cauchemars.
Le lendemain, au petit déjeuner familial, j’ai pris ma décision. (…)

Ma rage s’exprimerait… dans les cartes géographiques.
Celles de la grande Europe me convenaient parfaitement. J’en trouvais une à mon goût : tout y était, de l’Ecosse bosselée à l’Istanbul piquée de minarets, en passant par les méandres du Danube et les petites villes des Balkans.
J’ai compté sur mes doigts : avril, mai, juin. Trois mois pour m’acheter une 2CV. Puis partir. Longer la Bavière. Entrer en Autriche. Franchir les Alpes. Après ? La Roumanie ou la Turquie, selon l’état des routes et celui de mon humeur. J’ai passé mon permis de conduire, non sans mal. Fin juin, je partis, le coffre plein de casseroles, d’assiettes bien évidemment inutiles. De ma mère, je recevais de multiples recommandations, encore plus inutiles. (…)

Seul au volant, avec quelques centaines de kilomètres d’expérience. La voiture, acquise à la hâte, sentait encore le neuf. Je n’avais pas peur. Oh, si, j’avais peur ! Mais c’était de bonheur que mon sang battait le plus fort à mes tempes. Reims… Epernay… Nancy…
A Strasbourg, j’ai embarqué un couple d’auto-stoppeurs. Vers minuit, nous nous sommes arrêtés pour dormir dans la voiture. Le lendemain, j’ai déposé mes jeunes gens en Forêt-Noire, dans un petit village où les balcons sculptés regorgeaient de fleurs et de plantes vertes. (…)

La Bulgarie était un pays de routes pavées, défoncées, laissées à l’abandon. J’aimais les gros buffles poussifs broutant une herbe rare dans les fossés. Je craignais les contrôles de police à cause des réactions imprévisibles de mes deux voyous. Je me souviens de grands verres de lait sûr que nous buvions en chemin. A Sofia, nous avons attendu deux heures pour avoir un peu d’essence. On a fini par nous en servir, de mauvaise grâce et surtout de mauvaise qualité. Les motos nous pétaradaient aux oreilles. Sur les bas-côtés, des familles tziganes enroulaient leurs charrettes en cercles parfaits, à l’image de celles du Far West.
Nous avons atteint la frontière turque. Le poste pullulait de grenouilles. Des odeurs d’huile de vidange et d’asphalte surchauffé flottaient dans l’air sec. Première nuit à Edirne. Première ville turque aux parfums de thé et de rose. Nous avions enfin changé de monde…

Carnet de voyage sur la route de Katmandou de Jacques Petit à lire dans Numéro 4

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