Commander la revue
Bouts du monde n°3615 
S'abonner
Abonnement 1 an60 
Abonnement 2 ans120 

Carnet de voyage Chili

En 2011, six hommes du groupement militaire de haute montagne de Chamonix ont réalisé la première traversée – et la seule à ce jour – de la cordillère de Darwin, une chaîne de montagne de cent cinquante kilomètres à l’extrémité sud de la cordillère des Andes. L’endroit, souvent décrit comme le plus inhospitalier de la planète, n’est toujours pas cartographié précisément aujourd’hui. Avant l’expédition, Didier Jourdain et ses camarades avaient essayé de dissiper le maximum d’inconnues par une préparation minutieuse. Restait à vaincre la peur.

-EXTRAIT-

Où se trouve la cordillère de Darwin ? A quoi ressemble-t-elle ? S’il est peu courant de répondre à la première question, la seconde est-elle réservée à quelques chanceux qui, naviguant sur le canal de Beagle, ont eu droit à une éclaircie. En 1832, Charles Darwin fut un de ces premiers chanceux à bord du HMS Beagle commandé par Robert Fitzroy qui baptisa alors du nom du jeune naturaliste de 22 ans ces montagnes. Nous sommes ici dans les cinquantièmes hurlants dans une péninsule à l’ouest de la grande île de Terre de Feu, une des terres les plus inhospitalières de la planète, au Chili. A quelques milles au nord du cap Horn, la Cordillera Darwin serpente au milieu des fjords et des tempêtes à plus de 2 000 mètres d’altitude.

Huis clos parfait

Peu d’alpinistes ou d’explorateurs y sont allés. Elle présente en effet tous les facteurs les plus repoussants. La météo est catastrophique avec d’incessantes perturbations portées à plus de 200 km/h par les vents du sud-ouest venant de l’Antarctique. Les précipitations alimentent d’immenses glaciers qui  se jettent dans la mer. L’accès à la montagne est difficile, il faut tout d’abord traverser en bateau le détroit de Magellan ou le canal de Beagle, puis trouver un chemin à travers une forêt primaire dense, des marécages verticaux, des falaises plongeant dans la mer ou des cascades de séracs. Une fois dans la montagne, la seule échappatoire possible est la mer et le bateau, les secours aériens sont quasiment impossibles. On y est donc livré à soi-même : le huis clos est parfait.

Pourtant, la cordillère de Darwin est attirante. Sa cartographie imprécise, ses sommets portant des noms mais impossibles à localiser, sa multitude d’autres montagnes non baptisées… Voilà pourquoi nous y sommes allés : repousser l’inconnu. Même si dans un premier temps nous n’avions pas conscience de cet enfer, nous voulions troquer nos crampons d’alpinistes pour la boussole et la curiosité de l’explorateur.

(…)

Cette expédition a réellement commencé un an avant le départ. Un an de travail acharné dans toutes les disciplines pendant lequel nous avons essayé de rassembler un maximum d’informations, de photos, de récits, de cartes. La première étape dans la préparation de l’expédition fut d’éclaircir le mystère qui entoure la cordillère de Darwin. Tel un triangle des Bermudes, les rares récits de ceux qui s’y sont rendus ont une saveur de contes homériques. Des conditions météorologiques équivalentes à celles rencontrées au cap Horn, un brouillard impénétrable, des rafales de vent de plus de 200 km/h qui peuvent vous faire quitter la terre comme une main invisible, des sommets encore vierges, des glaciers massifs suspendus au-dessus de la mer, l’esprit des Alakalufs, les Indiens qui y vivaient auparavant, des pluies permanentes, des cartes si différentes, des lieux où le GPS ne fonctionne pas : un parfait labyrinthe de Minos. Dans tout cela, il était difficile de faire la part des choses.

Nous nous sommes préparés suivant trois axes. D’abord, comme la quantité d’inconnues était énorme, il nous a fallu lever un maximum d’incertitudes sur le matériel, la météo…

Tout ce qui pouvait être connu avant le départ devait être étudié : le matériel (essence ou gaz pour les réchauds, duvets, tentes…), les vêtements, les techniques (encordement…). Sur place cela serait autant de doute en moins. Nous avons amélioré le matériel quand cela était nécessaire et nous avons essayé d’en développer de nouveaux, notamment lors d’un entraînement de quarante-cinq kilomètres en Norvège, dans des conditions similaires. Au cours de cet exercice, nous avons testé quatre pulkas (traîneaux à neige) différentes afin de déterminer le modèle correspondant le plus au terrain que nous imaginions rencontrer. On ne pouvait toutefois tout retravailler, il nous a fallu faire des choix. J’en ai mal dormi pendant quelque temps…

Ensuite, il fallait être le plus léger possible car le poids c’est du temps. Nous avons alors tenté d’optimiser le moindre gramme. La balance de cuisine est vite devenue notre outil de travail. Enfin, nous devions être capable d’avancer dans le mauvais temps. C’était la clef de la réussite, là où personne n’avait réellement réussi. Nous voulions nous orienter dans le mauvais temps malgré des cartes imprécises, les crevasses, les séracs, les avalanches… et être en mesure de repartir le lendemain après avoir été trempés et gelés. Les Canadiens avaient eu sur les vingt premiers jours seulement huit heures de soleil

Carnet de voyage de Didier Jourdain à découvrir dans Bouts du monde n°36

accumsan id massa justo efficitur. vel, eget mi,