Soizic Séon
Carnet de voyage - Océan atlantique

Instruments à vent

L’histoire de Soizic Séon ne manque pas de souffle. Celui du vent qui offre un cabotage réjouissant et tempêtueux à Honky Tonk, sur lequel a embarqué l’artiste. Et celui des musiciens qui montent à bord, au gré d’une tournée qui mènera le groupe de port en port, de l’Irlande aux Açores.

– EXTRAIT – 

Avec leurs – tristes – histoires, les Antilles et le vieux jazz pourraient partager une conversation et aborderaient sans doute les mêmes sujets. La vieille – et toujours d’actualité – histoire des hommes noirs dominés par des hommes blancs. Ces îles, filles de la colonisation puis de l’esclavage, représentent encore aujourd’hui le territoire européen de l’autre côté de l’océan. Ce contexte ne pouvait qu’aider les jazzmen à interpréter leurs blues, leurs rags ou leurs stomps avec les tripes.

Dès décembre – un mois après avoir aménagé à bord – un groupe de musiciens embarque au départ de la Guadeloupe. Nous sommes quatre navigateurs. Les autres découvrent la magie du plancton phosphorescent ou du lever de lune sur les trampolines, le stress de la manœuvre par gros vent, la joie d’être suivi des dauphins ou la nausée du mal de mer.

Cet hiver se passe au mouillage. Honky tonk ne va au port que pour le plein d’eau. Les concerts se passent dans la rue ou dans les bars de la plage. Les trajets se font en annexe, à la rame pour les novices et avec le hors-bord pour les fiers néo-dinghy-capitaines. Globalement, la musique est un liant entre les locaux et les musiciens, qui se font rapidement repérer et inviter. Ça joue. Pour une pizza, pour de l’argent ou pour une bouteille de rhum, ça joue encore et encore. Les concerts s’enchaînent ainsi que les rencontres. Chacun donne de son meilleur musicalement, artistiquement, et bien sûr humainement – car chacun sait quel défi représente cette vie collective. Quelques réunions prennent la météo de chacun. Comment ça va ? Et toi ? C’est dur, c’est grand, c’est une épreuve, c’est magique, c’est unique. C’est quelque chose en tout cas, et chacun vient l’exprimer à sa manière, en musique ou en peinture. Quentin travaille son banjo dans sa cabine avant quand je dessine les pluies chaudes sur les palmiers à l’encre de Chine.

Un concert ne sonne pas pareil quand il a derrière lui une navigation. Le public n’a peut-être pas conscience de l’épopée qui a mené les musiciens jusqu’à lui ; mais ce qu’il sentira, c’est la sincérité de la musique.

Sur sa route, le catamaran a croisé les traces de l’ouragan passé trois mois plus tôt. Sur certaines îles comme Saint-Barth, on devine à peine le cataclysme tant les bâtiments ont été rapidement réhabilités. Aux îles Vierges britanniques, c’est une autre chanson. De grandes bâches bleues recouvrent les toits des maisons, des arbres arrachés jonchent les rues, et l’arrivée au port est inoubliable : des mâts sortent de l’eau, droits ou obliques, quand ce ne sont pas des coques retournées qui montrent leur ventre au ciel. Le paysage apocalyptique et les habitants traumatisés laissent un souvenir puissant dans l’esprit de chacun. La gestion des dégâts est résolument différente selon les moyens financiers débloqués.

L’équilibre est intéressant entre la mer et l’artistique. L’art est parfois un entre-soi, une bulle nombriliste centrée sur l’artiste et son œuvre. La mer, elle, invite à l’humilité. Immense et puissante, elle remet à sa place les audacieux humains que nous sommes. Tous les marins le savent.

Un concert ne sonne pas pareil quand il a derrière lui une navigation. Le public n’a peut-être pas conscience de l’épopée qui a mené les musiciens jusqu’à lui ; mais ce qu’il sentira, c’est la sincérité de la musique. Même sans naviguer, le rythme du mouillage (où la douche chaude ou l’électricité en illimité n’existent pas) berce les équipiers et les connecte à eux-mêmes et à l’île. C’est certain, après avoir nagé avec des tortues, la chanteuse chantera le cœur rempli et la peintre peindra les yeux ouverts.

Carnet de voyage de Soizic Séon à découvrir dans Bouts du monde 52

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