Elisa Routa - gare de Finse - Norvège
Carnet de voyage - Norvège

Le bruit du train dans la neige

Finse, située à 1 222 mètres d’altitude au pied du glacier Hardangerjøkulen, est l’un des terrains d’entraînement les plus prisés des explorateurs polaires. Elisa Routa a pris place à bord du train, seul moyen de rejoindre la gare la plus élevée de Norvège en saison hivernale.

– EXTRAIT –

Jour 1. « Ne pas glisser, ne pas glisser… » Il fait – 10 °C à l’extérieur du train. Le quai est plongé dans un whiteoutétourdissant qui rappelle les récits d’aventures de Paul-Émile Victor ou l’automutilation volontaire de Rocky IVen Sibérie. Les rafales de vent chargées en neige estimées à 150 km/h nous lacèrent violemment le visage. En guise d’accueil, notre guide agite un bras au-dessus de sa chapka puis nous mène jusqu’à l’ancienne école du village clouée en haut d’une colline. Chacun de nos pas s’enfonce dans soixante centimètres de neige fraîche, nous obligeant à lever les genoux à hauteur de poitrine. La bâtisse trône, immense, comme un citron dans un yaourt glacé. C’est donc ici, entre un amas de raquettes, de skis et de conserves vides, que nous resterons quelques jours avant de traverser le pays.

L’inventaire de nos provisions se fait rapidement. Les dîners de la semaine seront frugaux : trois boîtes de sardines à la tomate sauvées in extremis du naufrage de mon sac à dos, deux paquets de pain de mie aux céréales, un paquet de chips format familial, une boîte de maquereaux à la tomate, quatre boîtes de pâté au poulet, un sachet de noix de cajou, une grosse poignée d’amendes et un pochon de bouillon cubes.

Il est 23 h 47 lorsque derrière les lourds rideaux fleuris de l’école retentit le sifflet du dernier train de la journée. Bénis soient nos petits déjeuners. (…)

Le décor devient familier, la route que l’on emprunte chaque jour semble moins éreintante. Pourtant, la tempête fait rage ce matin encore

Jour 5 & 6. Aux matins embrumés, les jours se mélangent. Les couettes du dortoir sont aussi douillettes qu’un nuage en pleine avalanche. Le décor devient familier, la route que l’on emprunte chaque jour semble moins éreintante. Pourtant, la tempête fait rage ce matin encore. J’en profite pour aller m’aventurer dans les hauteurs avec le désir ardent de me retrouver physiquement bousculée par les éléments. J’avance tant bien que mal contre des baguettes invisibles qui me cravachent les joues. L’animosité naturelle fustige puis flagelle les esquisses audacieuses de mes pensées. Les montagnes autour du lac gelé sont méconnaissables. Je grimpe, haletante, jusqu’au bas de l’une d’entre elles et tombe à plusieurs reprises les avant-bras dans la neige, jusqu’à en rire. Au paradis blanc, la folie n’est jamais loin. Le vent emprisonne quelques larmes dans le coin de mes yeux, les obligeant à prolonger la pudeur à laquelle je les ai habitués. La jambe arrière en extension, je plie l’autre contre mon ventre avant de la laisser s’enfoncer dans un mètre de poudreuse. Je réitère ce geste à perpétuité, me laissant croire à une infernale éternité.

Carnet de voyage d’Elisa Routa à découvrir dans Bouts du monde 51

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