Le palais abandonné de Kastellorizo

Geoffroy
Larcher
/
Grèce
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Bouts du monde n°3715 
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Carnet de voyage Grèce

Quelle mouche a donc piqué ce voyagiste qui, en 1975, a décidé d’ajouter à son catalogue la destination de Kastellorizo, petite île grecque pas gâtée par la géopolitique, perdue au large des côtes turques ? Geoffroy Larcher ne se doutait pas, en débarquant du Panormitis, qu’il y retournerait régulièrement, pour rendre visite à monsieur le maire, au sonneur de cloches, au postman ou à Olympic qui surveille un aéroport inutilisable. Il faut dire qu’on lui avait promis un palais abandonné…

– EXTRAIT – 

En 1975, ma compagne chorégraphe et moi-même (apprenti cinéaste) sommes en train de feuilleter avidement le catalogue de voyage « Jet tours » à la recherche de l’endroit où passer nos vacances. Un endroit, où je pourrais avec ma caméra 16 mm Bolex, que j’emmenais pour l’occasion, filmer quelque chose de singulier. Il me paraissait inutile de savoir à l’avance quel serait le sujet de ce petit film. Celui-ci s’imposerait si le choix de la destination était bon. Peut-être le décor inspirerait-il le sujet ? 

Une certaine atmosphère se dégageait des photos du catalogue sur l’île de Kastellorizo. Cette île grecque ne figurait sur aucune carte, ce qui la rendait encore plus mystérieuse. Peut-être était-ce parce qu’elle se situait très bas dans le Dodécanèse ou parce qu’elle était trop proche de la Turquie, l’ennemi ancestral des Grecs. 

Cela n’avait pas l’air simple pour s’y rendre : un vol pour Athènes, un autre pour Rhodes, et enfin 10 heures de traversée. Celui qui avait repéré l’île pour « Jet tours » devait avoir un sacré coup d’ouzo dans l’aile pour la proposer dans le catalogue promotionnel. Après deux vols, douze heures de transit à Rhodes, nous montons à bord du Panormitis, vieux cargo rouillé à bout de souffle, couvert de pansements de métal sur son étrave et chargé, une fois par semaine, d’assurer la liaison avec Kastellorizo. Sur le pont, une rapide inspection nous donne à penser qu’il s’agit probablement du dernier voyage du bateau. Je commence néanmoins à filmer sans savoir si cela servira pour mon histoire (inexistante à ce stade) ou pour un film posthume sur le naufrage d’un rafiot diffusé aux actualités grecques (ma caméra étant le seul témoin ayant miraculeusement survécu).

Touristes égarés

En longeant les côtes turques pour ne pas se faire canarder, le capitaine fît éteindre toutes les lumières. Sympa. De plus, rien n’était prévu à bord pendant les dix heures de traversée pour se sustenter. L’équipage avait emmené de quoi manger, mais, pour lui seul. Le rôle du Panormitis était d’évidence d’avitailler une île coupée du reste du monde, pas de convoyer quelques touristes égarés. Car il fallait tout amener à Kastellorizo, l’île, ne produisant que quelques oranges. Le bateau n’y restait qu’une journée, le temps de décharger et celui qui aurait voulu repartir après son départ pouvait en oublier l’idée, tout au moins pour les sept jours suivants. Nous n’étions que quatre à avoir répondu à la toute nouvelle promotion « Jet tours ». Nous et un autre couple insupportable que nous n’avons pas cessé de fuir dès notre arrivée, ce qui n’était pas simple vue l’exiguïté du lieu.

La dalle de béton qui soutenait l’unique hôtel de l’île s’était cassée en deux récemment. Des chambres au restaurant, tout était en pente, mais l’endroit, lui, était sublime. Le port, constitué en partie de petits palais abandonnés, entourait un vaste cratère immergé dans l’eau noire.

(…) Damianus ouvrit un bar équipé d’un barbecue face à la jetée. Celle-ci ne tenait encore debout que par les tiges d’acier qui, comme les os d’un squelette, armaient le béton disparu. En nous baladant partout sur l’île, nous comprîmes, qu’en raison de la faible densité de la population, mais aussi parce qu’à tout moment la Turquie située à quelques milles pourrait l’envahir, le gouvernement avait abandonné l’île. Étant les seuls touristes, nous étions observés sans hostilité, mais comme des animaux rares, par la population locale. De notre côté, on croisait sans cesse un pope homo qui venait là pour retrouver en toute discrétion son amant, Damianus à la terrasse de son rade sans clients attrapant des poulpes, un jeune instituteur affecté à l’école et le maire, personnage sournoisement sympathique, ce qui était tout au moins l’impression qu’il donnait au premier abord.

Un beau jour (nous avions prévu de rester deux semaines sur l’île qui se visitait en fait en une journée) ce fameux maire souhaita nous voir.

Carnet de voyage de Geoffroy Larcher à lire dans Bouts du monde 37