Léo Decaux - Svalbard
Carnet de voyage - Svalbard

Les entrailles de la glace

Des hommes et des femmes se cachent derrière les courbes et les graphiques. Ils posent des capteurs dans les entrailles des glaciers. Léo Decaux a pris des risques insensés dans un glacier du Svalbard pour documenter les effets du réchauffement climatique. Pour des chiffres éloquents qui n’intéresseront pas grand monde.

– EXTRAIT – 

Un frisson me parcourt l’échine. Encore. Ça doit être la dixième fois que je l’écoute raconter cette histoire et pourtant je tremble pour lui. Toujours. Cette fois, j’ai lancé mon enregistreur pour être sûre de ne rater aucun détail. Léo me déroule son récit, patiemment, calmement, jamais lassé de se répéter, avec un sourire qui semble dire : « C’est assez banal comme histoire, non ? » Non Léo, elle n’est pas banale ton histoire. On n’entend pas souvent des types nous révéler qu’ils ont failli crever pour aller récupérer des capteurs dans les entrailles d’un glacier. Capteurs dont les données collectées finiront sur une petite courbe d’un article scientifique qui sera lu par un nombre infime de personnes. Combien sont-ils les scientifiques, hommes et femmes, à risquer leur vie pour réunir les informations essentielles à notre compréhension du monde ? Ils sont nombreux. Mais on n’en parle pas. Léo Decaux est de ceux-là.

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu Léo mentionner ses recherches. C’était il y a trois ans. Il donnait une conférence à des passagers embarqués sur un navire pour découvrir le grand continent blanc, l’Antarctique. Comme lui, je travaille à temps partiel comme guide d’expédition et conférencière sur des bateaux de croisière en zones polaires. C’est un boulot qui nous permet de transmettre notre passion et nos connaissances, de sensibiliser aux problématiques liées au dérèglement climatique, de voyager tout en étant payé et, il faut bien l’avouer, de mettre du beurre dans les épinards. Dans le cas de Léo, de financer la fin de sa thèse. (Et là je me demande s’il sera très heureux que je compare sa thèse à un plat d’épinards…)

Dans le théâtre surchauffé, installés dans des gros fauteuils rouges moelleux, quelques-uns des passagers venus assister à sa conférence roupillent tranquillement, bercés par le roulis du navire. Léo, balloté de droite à gauche, tente de garder son équilibre sur scène. Après avoir offert une présentation détaillée sur l’importance des glaciers dans le système Terre, il lance l’extrait d’un documentaire diffusé sur Arte quelques mois plus tôt, tourné par une équipe venue filmer son travail au Svalbard, un archipel norvégien situé à mille kilomètres du pôle Nord.

Léo Decaux est glaciologue. Sur grand écran, l’image de Léo qui descend en rappel dans un long conduit vertical de glace,veste de montagne vert pomme et casque vissé sur la tête. Arrivé au fond, il bascule soudain sur le dos pour continuer son avancée dans les entrailles du monstre de glace. Le voilà qui rampe ou plutôt glisse sur le sol gelé, le nez collé à un mur horizontal, en réalité la base du glacier. Au-dessus de sa tête, cinquante mètres d’épaisseur et plusieurs centaines de tonnes d’eau solide qui bougent, immuablement, dans un imperceptible mouvement. Un bourdonnement feutré monte dans la salle. Ce sont d’abord des murmures puis un concert de « Oh ! », de « Aaah ! », de « Oh là là ! » qui s’élèvent à mesure que Léo, petit être de chair minuscule, progresse lentement, propulsé à la seule aide de ses mains gantées et ses crampons. Bientôt, il ressort à la surface et les lumières du théâtre se rallument, éclairant des visages ébahis et visiblement soulagés. Plus personne ne dort, même les moins claustrophobes. De chaleureux applaudissements saluent la fin de sa présentation. Léo regarde ses pieds.

Carnet de voyage d’Oriane Laromiguière à découvrir dans Bouts du monde 51

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