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Bouts du monde n°3415 
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Carnet de voyage Terres australes françaises

Carnet de voyage. Julien Vasseur a passé quinze mois en Antarctique, en tant que volontaire du service civique. Ornithologue et écologue de formation, il a constaté au plus près, au cours de la 66e mission du CNRS en Terre-Adélie, les impacts du réchauffement climatique sur la survie des colonies de manchots empereurs.

– EXTRAIT – 

(…) Nous sommes maintenant en mars, c’est l’heure de la solitude, nous ne sommes plus que vingt-quatre personnes, vingt-quatre membres d’une même famille : la TA66 (66e mission en Terre Adélie). Nous allons rester seuls pendant neuf mois à présent, sans aucun contact physique avec le monde extérieur. Les sentiments que nous avions tous en regardant le dernier bateau partir étaient mêlés entre excitation de l’inconnu et la crainte de la métamorphose que pourrait procurer cette expérience sur nous. C’est sur un air de cornemuse joué par notre menuisier que nous regardons le bateau s’éloigner au large.

Mais la vie continue. L’ensemble de l’archipel s’est vidé de tous ses habitants, mais une dernière espèce arrive pour passer l’hiver austral sur l’archipel : le manchot empereur. La durée du jour diminue quotidiennement d’une demi-heure. Les manchots finissent de se rassembler en colonie pour commencer leur parade. Les températures avoisinent les -35 °C. Une fois l’œuf pondu, celui-ci est transmis par la femelle au mâle avec une délicatesse extrême puis c’est l’heure pour la femelle de repartir en mer se nourrir. Les mâles restent ainsi seuls, se serrant pour survivre ensemble et résister pendant quatre mois  aux morsures du froid afin de couver leur unique œuf. Survivre est leur maître mot, survivre pour donner la vie.

Durant cette période d’hiver, nous ne sommes plus que deux biologistes sur base à aller observer quotidiennement la colonie d’empereurs. Le spectacle reste tous les jours aussi prenant, nous observons passivement ces créatures se blottissant les unes contre les autres pour éviter toute perte de chaleur. Leur démarche est lente, leur œuf posé sur leur patte les handicape dans leurs mouvements mais il faut résister et surtout ne pas le faire tomber. Quelques secondes d’inattention et ils pourraient faire tomber ce précieux embryon de vie qu’ils portent. Le vent souffle, transportant avec lui des cristaux de glace fracassant le plumage des oiseaux formant ainsi une carapace sur leur dos. Il est déjà trop tard pour certains individus mal expérimentés, le vent et le froid ont emporté leur précieux œuf le transformant en pierre de glace. Pour eux il n’y a plus rien à perdre sinon leur propre vie. Il est impossible pour ces malchanceux de regagner la mer, elle est trop loin, à plus de deux cents kilomètres, et le climat les oblige à rester avec les autres le temps que l’été revienne, sans manger, sans progéniture sans rien hormis leurs congénères.

Après quatre à cinq heures sur la manchotière, le froid nous rappelle à l’ordre, il faut se mettre à couvert du vent, se réchauffer et manger un morceau. Lorsque les conditions sont trop dures, nous pouvons nous mettre dans un petit abri qu’il nous faut déneiger chaque jour pour prendre une boisson chaude ou réchauffer une petite ration. Nous sommes totalement dépendants de la base, notre équipement finit par geler, les chaufferettes ne font plus effet, rester dans cet abri ne serait-ce qu’une nuit durant l’hiver sans source de chaleur et équipement approprié serait fatal. Il faut quitter la manchotière le temps de refaire le plein d’énergie. Les manchots eux n’ont pas cette option ; ils doivent rester là, une interminable attente.

Carnet de voyage de Julien Vasseur à découvrir dans Bouts du monde 34