Les voix de la forêt d’Amazonie

Lila
Akal
/
Colombie
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Bouts du monde n°3615 
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Carnet de voyage Colombie

Dans la forêt d’Amazonie, l’anthropologue Lila Akal a rejoint des villages aux faux airs de paradis pour recueillir des témoignages. La jeune femme sait bien que la certification « tourisme durable » n’est qu’un arbre qui cache la forêt, insuffisant pour endiguer les ravages de l’époque.

– EXTRAIT – 

Nous entrons finalement en forêt primaire ; majestueuse, sombre, puissante dans son apparente immobilité, pourtant fourmillante de vie. La boue est nettement moins profonde, le soleil ne mord plus, et ce moustique particulièrement agressif a laissé place à d’autres, ressemblant davantage à ceux que je connais. Après plusieurs heures de marche, nous finissons par établir le campement. Nous montons un abri sur lequel nous fixons une bâche pour nous protéger des intempéries, attachons les hamacs et plantons des branches à la verticale pour y placer vêtements, bottes et nourriture hors de portée des animaux. Une fois tout cela terminé, il nous reste à aller chercher de l’eau.

Jesús s’attaque au feu, qui libère vite ses vapeurs aigres-douces de bois humide et sa fumée épaisse. Face à moi, le visage zébré par les flammes, il commence à me raconter le mythe fondateur du peuple tikuna, qui prend sa source dans l’actuel Brésil, pays d’où est originaire son ethnie

En contrebas de notre campement se trouve une rivière se jetant avec force dans une retenue d’eau plus calme, très opaque. Nous choisissons donc, en toute logique, de nous approvisionner en amont. Il fait presque nuit lorsque nous revenons au campement, et j’entends Jesús retenir à grand-peine un juron. Embarrassé, il me dit : « Lila, je dois t’avouer quelque chose ». Nous avons établi notre campement à tout juste deux mètres d’un terrier de Theraphosa blondi, la plus grande araignée du monde, sur lequel il braque sa lampe : plusieurs ensembles de huit yeux nous observent, à savoir ceux d’une mère et de sa progéniture. Comme je viens d’avouer à Jesús que je suis arachnophobe, celui-ci me demande si je veux qu’on déplace le campement. Je refuse catégoriquement, d’abord par fierté, ensuite parce que monter un campement est une tâche suffisamment pénible pour avoir envie de s’y reprendre à deux fois, et enfin parce que je sais d’expérience que les mygales sont légion dans la forêt amazonienne, et qu’il serait illusoire de penser trouver un endroit qui en serait dépourvu.

Jesús s’attaque au feu, qui libère vite ses vapeurs aigres-douces de bois humide et sa fumée épaisse. Face à moi, le visage zébré par les flammes, il commence à me raconter le mythe fondateur du peuple tikuna, qui prend sa source dans l’actuel Brésil, pays d’où est originaire son ethnie. Il conte, conte et conte les aventures de Yoí et d’Ipi, les deux frères mi-hommes mi-dieux. Avec eux, et par la gestuelle de Jesús qui semble les faire naître au-dessus du feu, nous nous transformons en aigles, nous escaladons un arbre magique dont la cime dépasse les nuages, nous déjouons les pièges d’un poisson géant.

Il me parle également des esprits de la forêt, qu’il craint beaucoup, particulièrement la nuit. Il espère que notre présence sera acceptée, et appréhende leur réaction face à moi, qu’ils ne connaissent pas. J’essaie de le rassurer comme je peux, ce qui me semble plutôt ironique.

Carnet de voyage de Lila Akal à découvrir dans Bouts du monde 36