L’odeur légère de l’or noir

Pascaline
Aumond
/
Russie
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Bouts du monde n°915 
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Carnet de voyage Russie

On ne sait pas trop comment Pascaline Aumond a atterri chez les Kalmouks, à Astrakhan, une capitale qui sent le gaz et l’essence, posée sur les bords de la Mer Caspienne à l’embouchure de la Volga.

– EXTRAIT –

Décembre 2010, l’hiver paralyse toute l’Europe. Tous mes vols sont annulés, escale après escale, je fais des sauts de puces aériens vers des destinations surprises.

Astrakhan. La piste entière étincelle de petites notes de lumière ; c’est une ville gelée. Le tarmac est recouvert de trois centimètres de glace. Pour descendre de l’avion, on nous demande de faire une chaine humaine, en prenant soin de placer un enfant ou une personne âgée entre deux personnes « stables ». Mon premier soir ici ressemble à un songe fantomatique. Paralysées par l’épaisse couche de verglas, les rues de la ville sont complètement désertes ; restent à peine quelques voitures fumantes, ici et là un bipède chancelant qui avance péniblement, tel une marionnette désarticulée.

En arrivant dans la ville, ma première sensation fut une odeur, lourde et diffuse. Un mélange de gaz et d’essence, un air un peu poisseux qui participe totalement au tempérament de cette ville, comme figée depuis des décennies sous une chape de brume pesante.

A Elista, capitale de la Kalmoukie, je photographie dans la rue deux femmes remarquables aux allures totalement antagonistes. Giulia, russo-ouzbèke, blonde et forte, toquée d’une zibeline blanche et d’un large de trait de rose aux lèvres, totalement rococo, qui est muse et critique d’art. Victoria, kalmouke, qui possède le visage rond de ses ancêtres mongoles, leurs yeux fins et profonds, une allure militaire. Elle est journaliste pour la télévision de l’état kalmouke. Je deviens en quelques mots leur protégée, peut-être aussi une sorte de nouveau jouet. Elles m’entraînent partout, dans les méandres ces deux univers si radicalement différents, où l’on évoque d’un côté les dernières excentricités du monde de l’art et de l’aristocratie russe, où tout est rose, brillant et sucré.

De l’autre, je découvre l’identité et la spiritualité kalmouke, la grande déportation stalinienne, les projets dantesques de l’ex président Irsan, oligarque original, persuadé d’avoir été enlevé par des extraterrestres. L’une est musulmane, mariée avec un chrétien orthodoxe, l’autre est bouddhiste, mariée avec un juif champion d’échec. Fascinant tableau, édulcoré mais pourtant bien authentique de ce patchwork kalmouke.

Ma traversée s’achève à Novorossisk, gigantesque port industriel des rives de la mer Noire. C’est étrangement dans ce lieu encombré de vieux paquebots, de grues géantes et de monuments aux morts démesurés, que j’ai ressenti l’instant le plus « romantique » de ce voyage. Dans un ciel dessiné au fusain, la tempête soulevait cette mer d’un gris sombre ; sous les rouleaux d’écume se levait une eau étonnamment turquoise et limpide.

Carnet de voyage de Pascaline Aumond à découvrir dans Bouts du monde n°9.

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