Mœurs scientifiques à l’approche des icebergs

Gisèle
Lesplingard
/
Antarctique
Commander la revue
Bouts du monde n°3415 
S'abonner
Abonnement 1 an60 
Abonnement 2 ans120 

Carnet de voyage Antarctique

Carnet de voyage. Son petit appareil photo ne laissait aucun espoir à Gisèle Lesplingard de capturer le vol d’un albatros ou l’accouplement de manchots. Ce qui ne l’a pas empêchée d’observer les mœurs des ornithologues, embarqués avec elle sur le Plancius, en route vers l’Antarctique.

– EXTRAIT –

Le 26 mars 2015, après trois nuits et deux jours de navigation, nous approchons de notre première escale en Antarctique : l’île Déception. Elle fait partie de l’archipel des Shetland du Sud. C’est un volcan qui a explosé, laissant la mer envahir sa caldera. Par la suite,  d’autres éruptions se sont produites, donnant naissance à des cratères secondaires. Actuellement, des sources chaudes témoignent d’une activité à bas bruit.

Nous empruntons la passe étroite, encadrée de falaises rouges, qui mène à l’intérieur du cratère, mais avant d’y parvenir, nous virons sur la droite pour entrer dans la baie des baleiniers. Sur le pont avant, le vent est glacial et encore plus pour ceux qui viennent de quitter la tiédeur du salon, attirés par l’étrangeté du paysage. Pendant que le bateau mouille dans un bruit assourdissant, il déploie une somptueuse composition où domine un camaïeu de noirs profonds que fait vibrer la blancheur de la neige accrochée aux moindres corniches, aux moindres replis des strates de scories volcaniques. Malgré le ciel plombé, l’ensemble dégage une douce et mystérieuse luminosité.

Sur la plage où nous débarquons, les vestiges d’un usine baleinière. Elle est désaffectée depuis 1930. Les baleiniers, ayant suivi les conseils de James Cook, ont été présents dans les Shetland dès le début du XIXe siècle. Mais soucieux de garder pour eux les bons coins, ils n’ont contribué qu’avec une extrême réticence au développement de la géographie. Les usines sont plus tardives. Elles ont pour origine deux mutations dans les techniques de chasse à la baleine : l’utilisation de la vapeur pour la propulsion des navires et l’invention du canon lance-harpon par Sven Foyn (1809-1894), un sympathique papy norvégien qui bricolait pendant sa retraite. Cette activité prend alors un caractère industriel et aboutit à de véritables massacres : plus aucune chance n’est laissée aux cachalots agressifs et aux rorquals véloces de faire valser un chaloupe d’un coup de queue ! Le harpon peut être propulsé à cinquante mètres. Une fois planté dans la chair de l’animal, des barbillons s’ouvrent en étoile, brisant une fiole d’acide sulfurique qui met le feu à une réserve de poudre ; ensuite, s’il reste encore quelque chose de la victime sa dépouille est remorquée vers l’usine pour être dépecée et traitée.

Les naturalistes contemplent avec désapprobation ces vestiges d’un passé barbare. Un de mes compagnons, tout triste, m’explique que, jeune pharmacien, il utilisait encore des produits issus de cette industrie. Pour le réconforter, je lui propose d’aller parler aux manchots comme le faisait le commandant Charcot (Il leur faisait aussi écouter son gramophone !).

Carnet de voyage de Gisèle Lesplingard à découvrir dans Bouts du monde 34