Au comptoir de Beyrouth

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Liban
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Bouts du monde n°3515 
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Carnet de voyage Liban

Avant de partir au Liban, Bertrand Ollivier n’avait de ce pays et de sa capitale, Beyrouth, qu’une vision confuse où s’entrechoquaient pêle-mêle francophonie, photos de guerre et vie nocturne sur hauts talons. Au comptoir du Kayan, le voyageur a trouvé le sésame qui permet de deviner ce qui se cache derrière une insouciance exubérante, à une centaine de kilomètres du chaos syrien.

 – EXTRAIT –

J’emménageais à Beyrouth dans un appartement de la rue Monot un jour où l’intrépide Secrétaire Général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, tenait un discours à ses partisans. En guise d’accueil, à la seconde où son discours s’achevait, j’entendis depuis le quartier de Bachoura, juste en face  de ma terrasse, une véritable démonstration de puissance inondant le ciel d’une furie étourdissante. Les tirs de joie venaient de partout, donnant l’impression de se répondre.

Je distinguais aux sons émis différentes armes : de puissants fusils automatiques au débit lent et au bruit très sourd, des kalachnikovs aux rafales nerveuses et, partout, des bruits saccadés de pistolets qui claquaient dans l’air. Le Hezbollah offrait à voir le pouvoir de ses armes dans un déluge de feu qui dura près d’une demi-heure. La veille déjà, en sortant de l’aéroport, j’avais traversé en taxi les quartiers de Borj El Barajneh et Ghobeiry. Partout, les drapeaux verts du parti Amal et jaunes de la puissante milice chiite, sales et déchirés, étaient ostensiblement exhibés sur les avenues. Accrochées aux ponts, des grandes photos des martyrs venaient s’ajouter aux portraits des guides enturbannés. Je regrettais que ma petite culture franco-laïcarde m’empêche de voir ces étendards flottants autrement qu’un décor de film, sans possibilité de mesurer la toute-puissance du fait communautaire dans ce pays où le religieux est omniprésent.

Lors de mes premiers jours à Beyrouth, j’ai arpenté la ville avec cette fascination sordide àvouloir déceler les meurtrissures du passé aux murs des bâtiments. Ici quelques balles perdues, là des trous de mortier, parfois bien plus… Dans le quartier cossu qui ceinture la baie du Saint- Georges trône l’immense carcasse du Hollyday Inn. Entouré d’hôtels luxueux, le mythique bâtiment est à l’image de ce que serait un tanker échoué dans une très chic marina. Il écrase le passant du haut de sa décrépitude et laisse planer une ombre menaçante sur quiconque ose lever les yeux pour mieux apercevoir sa gueule cassée. Depuis la fin de la guerre civile, il reste là, statique et lugubre, tel l’encombrant symbole d’une époque révolue dont certaines blessures mal cicatrisées ne peuvent s’effacer.

Mes pérégrinations me conduisirent, un samedi soir, dans le dernier quartier en vogue à Beyrouth,  Mar Mikhael. À l’approche du quartier, les premières difficultés apparaissaient pour se frayer un chemin. Je déambulais le long d’une succession de gargotes avant que des bars plus sophistiqués ne prennent le relais. J’observais la jeunesse libanaise, assoiffée de vie, s’agglutiner dans ce périmètre où les bars vomissent leurs clientèles sur les étroits trottoirs avant qu’elles ne se répandent dans l’obscurité des escaliers publics du quartier. Dès 21 heures, la rue d’Arménie était inondée d’une chantilly musicale épaisse et collante dont je ne m’extrayais que difficilement.

Carnet de voyage de Bertrand Ollivier à découvrir dans Bouts du monde n°35

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