n°35

La forme des villes

Eté 2018
Bouts du monde n°3515 
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Description

Bouts du monde est né à Angers, une ville qui a eu le génie de s’installer « sur un site mesquin, choisi à l’écart du fleuve, sur un affluent de médiocre calibre ». La cité des bords de Maine, rancunière, s’est-elle vengée en ne baptisant aucune rue du nom de l’écrivain angevin Julien Gracq, auteur de cet aphorisme redoutable dans La Forme d’une ville ? « Endormie », « le souffle court », Angers n’avait jamais su faire briller les yeux d’enfants du futur auteur de la Pléiade. À la différence de sa grande sœur, Nantes.

Qu’il est difficile de se défaire des premières images que l’on se fait d’une ville : New York et les gratte-ciel, Beyrouth et la guerre, Berlin et le mur, Tokyo et les néons, Singapour et l’ordre. Les auteurs de Bouts du monde se sont confrontés eux aussi à la représentation rêvée de villes d’abord imaginées par la grâce de films ou de livres, avant d’être ressenties au hasard de pérégrinations urbaines.

Il faut pénétrer le cœur des villes pour en saisir la réalité et l’essence. S’y égarer. Et se nourrir de son énergie comme Pascal Mannaerts à Hong Kong ou Charlotte Kende à Tokyo.

Faut-il y habiter ? La quête de repères illustre le désir inconscient du voyageur d’habiter pour une fois dans la ville afin d’échapper à la frénésie éphémère du city trip. Le voyageur Bertrand Ollivier a attendu de s’asseoir chaque jour au comptoir du Kayan avant de se sentir, un peu, un habitant de Beyrouth. Caroline Davinroy, elle, se demande si elle demeure une voyageuse depuis qu’elle a emménagé à Singapour. Enivré par Jakarta, où des belles histoires émergent du chaos, Jean-Pierre Poinas récite cette devise en guise de viatique : « Voyager, c’est demeurer ».

Parc d’attractions

On ne demeure pas, par contre, dans les parcs d’attractions. Venise et Barcelone, pour ne citer qu’elles, malmenées par le tourisme de masse, sont en train d’y perdre leur âme. La première est contrainte d’expérimenter un péage pour limiter l’accès aux touristes après avoir interdit – enfin – aux immenses paquebots de s’en approcher. La seconde invite, sur les murs, les touristes à rentrer chez eux pour vider les AirBnB dans l’espoir de voir revenir des habitants dans le cœur de la ville.

Il faut regarder au dos des cartes postales qui racontent les villes de 2018. Parce que s’y concentrent des enjeux majeurs, notamment environnementaux, alors que les deux tiers de la population mondiale vont vivre en ville en 2050. Parce que s’y dessine le futur ainsi que l’a photographié Stéphanie Buret, voyageuse en utopie à Songdo en Corée du Sud. Parce qu’elles racontent des histoires insoupçonnées. Sur les marchés de Libreville avec Vincent Robin-Gazcity. Ou bien dans la jungle de Calais avec Loup Blaster. Ce qu’elle y a vu ressemble à une ville : une ville éphémère mais une ville quand même.

William Mauxion

Les carnets du n°35
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