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Bouts du monde n°3215 
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François Suchel est né soixante-dix ans trop tard. Il aurait aimé grimper dans un Latécoère, chausser ses lunettes d’aviateurs et franchir auprès de Mermoz la cordillère des Andes. Au lieu de ça, il est pilote de ligne à Air France. Dans le cockpit aussi, la routine guette. Mais il conserve de bonnes raisons de s’accrocher au ciel.

Il s’assoit parmi les cirrus, baigné de lumière, dans la chaleur bienfaisante du cockpit. Il prend le soleil « en consigne », pour reprendre la jolie formule de Saint-Exupéry. Peu lui importent les trottoirs verglacés, sous la couche, les arbres ployant sous le vent, les ombres fuyant dans la brume, les crues, les marées, les cambriolages. Il est au-dessus de tout cela. La terre n’est plus son problème. Il l’oublie. Là-haut, il se sent chez lui, particule parmi les particules, embrassant les mouvements de l’univers, insensible aux tourments d’en bas.

La rotation de l’astre, la variation de la lumière, les effluves vaporeux lui suggèrent alors de nouvelles visions. À la nuit tombée, la mer de nuages dans la région d’Amsterdam est parsemée de halos orangés, offrandes lumineuses des serres à tulipes au noir sidéral. Les feux de navigation des autres avions dansent dans le ciel étoilé, pareils à des suspensions penchées sur un berceau. « Le pilote, berger des étoiles », disait encore Saint-Exupéry.

Mais cette haute fonction n’est pas la seule raison de notre amour du ciel. Il en est une autre plus prosaïque : le pilote est jaloux de son indépendance, que seule la piste de décollage lui offre.

Au bout de la langue bitumée s’ouvre un horizon libérateur. Tous, nous ressentons ce même soulagement au moment de nous extirper de la gangue aéroportuaire. Surtout lorsqu’on travaille à Roissy–Charles-de-Gaulle. Le sol rime trop souvent avec problèmes – la passerelle est cassée, le prestataire des chaises roulantes est en retard, les sous-traitants sont en sous-effectif ; des passagers se sont perdus, il faut débarquer leurs bagages ; il neige, il faut dégivrer ; les pistes sont fermées ; l’avion est en panne (c’est rare) ; un corps de métier est en grève (c’est plus fréquent)… Nous collons à l’infrastructure comme des mouches engluées dans un pot de miel. Odieux aéroports internationaux ! Vive les champs fleuris de nos aïeux ! Nous n’aimons rien tant que la liberté reconquise à chaque envol.

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