Bouts du monde n°3215 
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Description

Quelle pluie ! D’Angers à Cholet, je ne voyais presque rien, tant j’étais aveuglé par l’eau. J’avais beau mettre le bras devant mes yeux, ça ne servait à rien. N’en pouvant plus, j’ai atterri dans un champ, je me suis essuyé le mieux que j’ai pu ; j’ai demandé mon chemin. Le reste ne fut rien à côté de ce que j’ai eu à subir ».

Le 17 juin 1912, Colette, envoyée spéciale du quotidien Le Matin, recueille les propos de Roland Garros, vainqueur du premier grand prix de l’Aéro-club de France, dans le ciel d’Anjou. Impressionnée de voir des aéroplanes ballottés par des nuages noirs et des gros paquets de pluie, elle évoque « la Chevauchée des Walkyries » pour qualifier cette folie qui consistait alors à prendre place dans ces appareils à la fiabilité très incertaine. Au-delà des aventures industrielles de constructeurs, l’histoire de la conquête des airs ressemble souvent à des récits de sales gosses à qui il est vain d’appeler à la raison ou à la prudence.

Il paraît qu’Antoine de Saint-éxupéry n’était pas un très bon pilote. Plutôt un casse-cou romantique. Il faut bien connaître l’aviation et son histoire pour oser évoquer ainsi l’auteur de Vol de nuit. L’homme qui tient ces propos sait de quoi il parle : depuis qu’il ne pilote plus des Boeing, Christian Ravel semble mettre un point d’honneur à archiver dans le disques durs de son ordinateur et dans un coin de sa tête toute la mémoire de l’aviation civile. Il conserve d’ailleurs quelques trésors, comme ce télégramme de Roland Garros à son arrivée à Bizerte, pour sa première traversée de la Méditerranée. Ou bien quelques photos de l’épopée de René Lefèvre qui entreprit de relier Paris à Madagascar à bord d’un Peyret-Mauboussin.

La froide régularité et la rassurante certitude des lignes aériennes aujourd’hui nous ont fait perdre de vue l’engagement des pionniers. À chaque fois, pourtant, que Guillaume Thomas s’installe dans le cockpit de son Airbus, il conserve à l’esprit que sa compagnie est l’héritière directe – au registre du commerce – de la mythique Aéropostale. Voler sur les traces de Guillaumet ou Mermoz ne sera jamais une mince affaire.

François Suchel a commencé sa carrière de pilote, investi de la plus noble des missions : « Acheminer la missive fébrile d’une jeune fille amoureuse », à Air France, au sein de la Postale de nuit. La mémoire de l’Aéropostale a aussi inspiré Laurent Chèze, mécanicien puis pilote, qui a entretenu les entrailles du Concorde avant de servir des whiskys en première.

Passer sa vie au septième ciel aiguise l’acuité du regard sur notre époque. Le vertige éphémère des escales, la souffrance des villes ou les soubresauts de la géopolitique s’impriment sur les carnets de vol des navigants. Celui de Vivi Navarro est encore vierge. Cette habituée des trois-mâts et des cap-horniers, tombée amoureuse d’un Latécoère 28, a demandé un délai avant de nous livrer son récit : « Mais tu ne te rends pas compte : il faut que je vole avant ».

William Mauxion

Les carnets du n°32
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