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Bouts du monde n°2915 
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Benjamin Bouilliez et sa compagne Ingrid ont soudainement décidé de prendre la poudre d’escampette. Un parfum de vacances volé aux dieux de la vie bien réglée. Une hardiesse qui les tire de leurs vies, de leur travail, de leurs amis. Une petite impertinence, une parenthèse. C’est presque un hasard s’ils sont tombés sur cette annonce postée par un capitaine de voilier : “Cherche équipiers pour navigation dans le Pacifique”.

Il est vivant ce bateau ! Couché dans ma cabine, cherchant tant bien que mal le repos, je laisse Ingrid, dans son quart, gérer la navigation. J’écoute dans la nuit ce nouvel univers sonore.

On pourrait naviguer à l’oreille : le voilier grince dans chaque coup de roulis, dans chaque coup de tangage ; le vent fait fuser l’éolienne qui recharge nos batteries dans une litanie de ventilateur supersonique ; le pilote automatique, notre précieux ami, émet un son de moteur électrique rassurant, maintenant le cap coûte que coûte, enchaînant les coups de barre à bâbord et à tribord au gré de la houle qui se joue de la coque ; parfois la grand-voile claque lorsque le navire prend des angles trop abrupts sur les vagues ; partout dans les placards, nos vivres cherchent leur place dans le nouvel équilibre précaire qui leur est donné à chaque instant, équilibre rompu en un bruit sourd dès que le bateau change son assise ; des bouteilles d’eau mal arrimées roulent dans les compartiments ; on perçoit le son étrange de l’eau dans les canalisations, ressac étouffé, noyé dans le chaos ambiant ; et puis des bruits d’eau.

L’eau qui file sous la coque, léchant les algues qu’on a oublié de gratter ; cette vague mal négociée et qui s’écrase sur le pont en un claquement caractéristique. Mon odyssée phonique est interrompu par un moment inhabituel : le silence absolu, suivi d’un claquement sec et grave de bôme qui tape.

Le pilote automatique nous a laissés tomber et voilà que dans la nuit, sans maître, le bateau a empanné, puis s’est mis bout au vent. Ingrid remet le bateau sur son cap et règle les voiles dans la crécelle des winchs. Bientôt le moteur démarre, la batterie est à plat, le pilote a consommé plus que l’éolienne n’a fourni.

Si on veut éviter de barrer à la main tout le restant de la nuit, on met une petite heure de moteur pour recharger les batteries. J’essaie toujours de dormir dans le raffut du diesel qui tousse.

© Carnet de voyage de Benjamin Bouilliez et Ingrid Roucou à découvrir dans Bouts du monde n°29