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Bouts du monde n°3315 
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Carnet de voyage France

Carnet de voyage. François Remodeau a entrepris un long périple à pied sans jamais s’éloigner de chez lui. Le Tourangeau a décidé de suivre d’invisibles chemins, en longeant strictement les frontières de la Touraine, se faufilant entre les barrières qui entravent les pas et bouleversent les paysages.

– EXTRAIT –

Il existe des idées qui ne voient jamais le jour. Sans doute la mienne fut-elle imaginée par d’autres Tourangeaux car le principe en est simple : rester en permanence le plus loin possible de son domicile sans jamais quitter le département d’Indre-et-Loire. Il n’y avait qu’une seule façon de réaliser ce pari : suivre exactement la limite administrative départementale en se fiant exclusivement à la carte géographique. Personne n’avait jusqu’à présent suivi ce tracé de façon exacte sans jamais le quitter des yeux. Sur le terrain, celui-ci suit rarement des routes, parfois des chemins, souvent des cours d’eau, la plupart du temps des lisières de bois et de champs, des fossés ou des crêtes. Il arrive aussi que certains aménagements et travaux, comme ceux liés au remembrement des années soixante aient totalement fait disparaître toutes traces antérieures. La ligne devient alors virtuelle : le parcours se poursuit néanmoins en se fiant aux géographes de la première ère républicaine qui avaient leurs raisons que nos informaticiens actuels ont retranscrites sur nos cartes informatisées. Ils ont ainsi dessiné le département d’Indre-et-Loire, institué en 1790 parmi les 82 qui constituaient la France issue de la Révolution. Sa limite géographique reprend presque exactement les limites de l’ancienne province de Touraine, à laquelle fut ajoutée la partie orientale de l’ancienne province d’Anjou (de Bourgueil jusqu’à Château-la-Vallière). La ville de Richelieu fut aussi intégrée au département d’Indre-et-Loire. En revanche la partie orientale de l’ancienne province de Touraine fut rattachée aux départements de Loir-et-Cher (région de Montrichard) et de l’Indre, aux environs de Mézières-en-Brenne et Écueillé.

C’est un privilège de notre époque que de pouvoir réaliser certaines lubies avec des moyens technologiques modernes. Aussi n’ai-je eu aucune hésitation à partir de chez moi sans aucun moyen de déplacement motorisé mais avec une précision d’orientation garantie par l’usage de mes GPS et téléphone mobile. D’ailleurs, les voyageurs des temps passés n’emmenaient-ils pas avec eux cartes et boussoles, sextants et longues-vues ? (…)

Les marcheurs ont tous en commun d’attendre des hommes et des paysages un mieux-être permanent. Un voyage pédestre se conçoit mentalement bien avant que les pieds ne foulent le sentier. C’est un acte d’amour dont le désir ne peut s’assouvir qu’une fois réalisé. La porte de la maison refermée derrière soi en est sa déclaration ; le voyage est le temps des fusions ; le retour celui de l’apaisement du corps et de l’esprit. J’ai suivi mon tracé au plus près, le plus exactement possible, dans l’esprit qui anima l’alpiniste Lionel Daudet lorsqu’il entreprit en 2012 le tour de France en longeant la frontière, pas à pas, sans aucun moyen motorisé. La comparaison s’arrête là, son défi étant infiniment plus ardu, de par la longueur du trajet et la complexité des sommets à gravir ; en Indre-et-Loire, nous n’en avons aucun ! Le point culminant de la Touraine se situe à Céré-la-Ronde, à 186 mètres d’altitude. Par le plus grand des hasards, il se trouve exactement sur la ligne qui sépare l’Indre-et-Loire du Loir-et-Cher.

« Tracer la ligne » c’est faire vivre l’espoir que tout citoyen du monde peut un jour circuler selon ses besoins ou par nécessité de fuir sa terre ravagée par les barbaries qui sévissent ici où là. C’est combattre l’idée que les murs et barbelés sont utiles aux humains.

Les empreintes laissées sur le sol marquent une volonté d’agir, parler, marcher, circuler, « vivre et travailler au pays », mais aussi voyager. Il faut expliquer aux personnes rencontrées les raisons de la voie, demander parfois la direction à prendre ou chercher les personnes compétentes à autoriser un passage, lever un obstacle, traverser un cours d’eau…

J’ai trouvé les lieux de bivouacs et dans quelques rares cas d’hébergements au fur et à mesure de ma progression. J’avais prévu que lorsque je serais obligé de quitter la ligne pour me ravitailler, je la reprendrais exactement là où je l’avais laissée. Ainsi, durant ces trois semaines, je n’ai jamais quitté ma ligne.

Carnet de voyage de François Remodeau dans Bouts du monde 33.

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