Matthieu Haag
Carnet de voyage - France

Mal barrés

Il se joue parfois de drôles d’histoires le long d’une cordée. Sur cette paroi plus de deux cents mètres au-dessus du Verdon, il s’agissait pour Matthieu Haag et son ami Landry, d’amitié, d’engagement, de fierté et de respect de la parole donnée. Cela aurait pu les perdre.

– EXTRAIT –

(…) Un peu grisé, je lui accorde un peu vite une poignée de main, suivie d’une accolade qui vaut, pour les deux amis que nous sommes, contrat sans réserve. (…) Mais là, cette proposition d’aller faire sa liste de voies dans le Verdon, à bien y réfléchir, c’est de la folie. D’abord parce que le niveau des voies permettant de valider la liste pour le brevet d’État, c’est notre niveau maximum à nous. On devra donc être à notre top durant les 300 mètres d’ascension de chacune des voies. Ensuite, et surtout, c’est le Verdon. Ce nom suffit à faire frissonner n’importe quel grimpeur.

Le soir, je rassemble mon matériel et j’énumère pour ne rien oublier : « chaussons, magnésie, dégaines, sangles diverses, baudrier… » Chaque voie est une aventure verticale qui nous expose et tout doit être préparé, millimétré, anticipé. Il sera trop tard pour regretter un mousqueton ou une sangle une fois pendu sur des prises minuscules à 200 mètres de haut. Je disais donc, « baudrier… » ! ? J’y regarde de plus près. Le mien est en train de se découdre. C’est vrai que j’avais remarqué ça il y a quelques semaines et je me disais qu’il faudrait que j’en change. Car un baudrier usé, ça se change. On le jette et on en rachète un autre. Sauf qu’on part demain.

Pourquoi ne recule-t-on pas dans ces moments-là ? Pourquoi laisse-t-on les choses se faire ? C’est étrange cette propension à ne pas lâcher quand on se laisse entraîner dans un plan improbable. L’ambiance est bizarre. Peut-être se pose-t-il les mêmes questions que moi ?

Je n’ai pas le choix, je dois le réparer maintenant. Me voilà sur le canapé, avec du fil et une aiguille en train de recoudre mon baudrier à la main. Comment faire autrement si je ne veux pas tester un vol libre sans parachute jusqu’au fond des gorges ? L’éventualité d’annuler ou de repousser le voyage ne me traverse même pas l’esprit. Mon fil de coton vient de casser. Je le bloque par un nœud et reprends mon ouvrage. Je termine la réparation par un camouflage à l’aide de scotch, le fameux strappal que l’on utilise pour les douleurs articulaires en escalade. Landry ne devrait pas voir les coutures maison.

Arrivés dans les gorges, nous garons le camion et filons aussitôt repérer le chemin d’accès. La falaise est impressionnante. 2 500 voies de rocher calcaire dans un environnement monumental. C’est exactement comme dans les documentaires de Patrick Edlinger que j’ai regardés en boucle. Je repense à mes séances d’entraînement. Des heures et des heures de grimpe pour prétendre venir à bout de ce monstre sacré. Mais est-ce suffisant ? Pourquoi ne recule-t-on pas dans ces moments-là ? Pourquoi laisse-t-on les choses se faire ? C’est étrange cette propension à ne pas lâcher quand on se laisse entraîner dans un plan improbable. L’ambiance est bizarre. Peut-être se pose-t-il les mêmes questions que moi ?

Notre premier objectif s’appelle Série limitée, un itinéraire de huit longueurs à enchaîner d’affilée, soit une dizaine d’heures de grimpe continue pendant 300 mètres. On va devoir être à fond, ne pas penser que notre niveau est un peu limite pour cette difficulté, ne pas penser au vide, ne pas penser au baudrier qui se découd. Juste grimper.

Carnet de voyage de Matthieu Haag à découvrir dans Bouts du monde 50

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