Cinq voyages en utopie

24 juin 2019
Cinq voyages en utopie

Corée du Nord, Kazakhstan, Transnistrie, Turkménistan, Birmanie… Faisons un petit tour en Utopie où, face à la folie de dirigeants, on hésite sur la marche à suivre : rire ou pleurer.

1. Le pays où Dieu est mort de surmenage – Corée du Nord  

 Quentin Pirmil Corée du Nord

Ecouter les Pixies pendant que tout un peuple pleure la mort de son tyran : voilà ce qu’a fait Quentin Pirmil, qui travaillait à Pyongyang quand le Cher Leader Kim Jong Il a passé l’arme à gauche. Eprouvant et surréaliste

 « Pour moi, Dieu est mort le 19 décembre », me dit mon traducteur Chol, droit dans les yeux, à 8 h 50, le lendemain. J’évitais bien sûr de lui mentionner qu’il était communément admis de par le vaste monde que Kim Jong Il était en réalité mort le 17. « Tu vois, pour la mort de mon père, je n’ai pas pleuré ; là, je pleure depuis ce jour ». Puis il m’affirma sans ciller que le grand Leader était mort de surmenage, « tellement il a fait, donné à son peuple ». Pendant ce temps, le site d’information officiel du pays (KCNA) annonçait très sérieusement que « Lorsque Kim Jong Il est mort samedi, la glace du lac Chon sur le mont Paektu s’est brisée dans un bruit assourdissant tandis qu’une tempête de neige se levait ».

Le Mont Paektu est la montagne sacrée du pays, et pour cause. Le grand Leader y serait né dans une petite cabane toute délabrée, un peu comme Jésus, alors que son révolutionnaire et libérateur de père faisait la guerre aux Japonais. Apparemment, les historiens s’accordent à dire qu’il est né en Sibérie, mais c’est loin. Toujours, selon KCNA, la tempête de neige s’est arrêtée brusquement mardi matin, laissant le soleil levant illuminer le sommet enneigé. À ce moment, la signature de Kim Jong Il est apparue sur la montagne, indiquant « Mont Paektu, montagne sacrée de la révolution ». KCNA, qui décidément était en forme, a ajouté qu’une lueur avait été aperçue sur le sommet lundi pendant une demi-heure, après l’annonce de la mort du dirigeant au pays. Puis, « Mardi vers 21 h 20, une grue de Mandchourie a volé trois fois autour de la statue avant de se poser sur un arbre. La grue y est restée assez longtemps, la tête courbée, avant de s’envoler vers Pyongyang ». KCNA a conclu : « Voyant ce phénomène, le directeur du site révolutionnaire de Hamhung et d’autres ont tous dit que même cette grue semblait attristée par la mort de Kim Jong-ll, fils du ciel. » Je continuais mes recherches sur internet, cherchant des sites d’information, comment dire, un peu plus objectifs que KCNA. Une présentatrice canadienne faisait déjà son petit buzz en annonçant le « décès de Kim Jong Deux ! ». Lire plus

Carnet de voyage à découvrir dans Bouts du monde n°16

2. Est-ce que ce monde est sérieux ? – Turkménistan

Achgabat, est-ce que ce monde est sérieux ?

Florian Molenda et Vincent Robin sont partis de Chine pour rejoindre l’Europe à pied (BDM 15). Après les déserts du Turkestan chinois et les plateaux du Pamir, ils ont découvert les joies de l’administration post-soviétique. Echappant de justesse à un mafieux russe après une arnaque au visa, ils parviennent enfin à fuir l’Ouzbékistan pour se réfugier au Turkménistan. Pas vraiment la meilleure idée qu’ils aient eue.

Une ville en marbre, des statues du président avec une cape flottant dans le vent, des places kitschissimes éclairées de néons verts et roses et pourquoi pas un dalmatien en plâtre de soixante mètres de haut, tout est possible. Les grands groupes sont prêts à construire n’im­porte quoi. Le mauvais goût poussé jusqu’à l’absurde au milieu des monuments à la gloire nationale : une statue du president, bébé, mon­té sur un taureau, une autre de sa mère en Sainte Vierge, mais surtout l’immonde trois pieds, socle de soixante-quinze mètres de haut où tourne la légendaire statue d’or de douze mètres supplémentaires à l’effigie de Niasov qui garde éternellement la face vers le soleil.

Dément. Pourtant, les quelques habitants qui ont réussi à conserver un logement dans la ville y vivent comme si tout était normal. Tout est d’ailleurs parfaitement normal puisque la popu­lation n’a jamais rien connu d’autre. Ils se sont toujours cachés dans les buissons des places pour fumer une cigarette parce que c’est inter­dit, ils ont toujours laissé la gazinière allumée parce que le gaz est encore la seule chose qui soit gratuite et que les allumettes coûtent cher, ils ont toujours crevé de faim au milieu de ce rêve de marbre. C’est… normal. Il y a des de­grés dans l’horreur, mais qu’on vive dans une soi-disant démocratie où l’on envoie voter le peuple pour lui refourguer le candidat soigneu­sement préparé par les médias ou qu’un fou prenne le pouvoir légèrement pistonné par la grande puissance d’à côté, les règles sont sensi­blement les mêmes : les puissants mangent sur la tête des faibles. Alors finalement, au Turk­ménistan comme ailleurs, on vit. Et on ferme sa gueule. Lire plus

Carnet de voyage à découvrir dans Bouts du monde n°19

 

3. Astana, folie urbaine – Kazakhstan

Astana, la folie de Nazarbaïev

En 1998, le Kazakhstan a déplacé sa capitale d’Almaty à Astana. Une ville toute neuve où les urbanistes n’avaient pas prévu qu’il faudrait occuper les espaces en friche entre des constructions démesurées. Fabrice Fouillet les a parcourus.

Je suis au 18e étage d’une tour et la vue sur Astana encore endormie est tout autant imprenable que surréaliste. Je découvre avec émerveillement l’extraordinaire cacophonie architecturale que je suis venu chercher, le tout baigné dans la lumière rosée du matin. Je crois que cela reste ma plus belle vision d’Astana, les autres matins n’étaient pas les mêmes. Je m’octroie donc quelques minutes de contemplation. Les longues heures passées sur le net en guise de préparation et de repérage virtuels me rendent la ville presque familière.

Architecture soviétique et occidentale, ultra modernité, formes rondes et carrées s’entrechoquent au milieu des friches et des terrains en construction. Vu d’ici, Astana ressemble aussi à un parc d’attraction inachevé mais prometteur ! Il est tôt et la température extérieure est encore clémente. Tout à l’heure, après quelques heures de sommeil, il fera plus de 40 degrés à l’ombre et je commencerai parcourir la ville en long, en large et en travers… Lire plus

Carnet de voyage à découvrir dans Bouts du monde n°16

 

4. Si la Transnistrie n’existait pas, il faudrait l’inventer… – Moldavie  

Par Sébastien Colson

Le drapeau local flotte dans la douce bise du soir. Les douaniers sortent examiner les passagers, dont la moitié est désormais saoule. C’est là que le charme du voyage commence à opérer, grâce à la rudesse naturelle des gens de ce pays. Première mesure : ils font le tri. Les étrangers à droite. Les autochtones à gauche. Inutile de dire que la file de droite n’est guère fournie… Un moustachu prend votre passeport, en même temps que l’air soucieux, sourcil froncé, un truc appris à l’Actors Studio de Tiraspol.

-Vous, gros problème. Pas avoir pris le visa à Odessa…

Silence humble de votre part

-Vous retournez à Odessa. Pas d’autre solution.

-Pas d’autre solution ? faites-vous semblant de vous étonner, car vous allez lu dans un forum de voyageurs les trucs des douaniers…

Vous arborez l’air déconfit, accablé par ces quatre heures de trajet à venir. Mais finalement, derrière ces grosses moustaches viriles battent de petits cœurs sensibles. Devant votre peine, le bougre se démène pour vous, parlemente avec ses chefs… Et revient au bout de dix minutes, l’air illuminé de la joie de sa stupéfiante inventivité.

-Moi, trouvé solution. Vous donnez 100 euros et pas Odessa.

-Moi, pas un kopeck.

Vous retournez votre poche. Une bonne demi-heure s’écoule, tendue et comique à la fois, un face-à-face psychologique. Enfin, l’autre craque. Il sait que vous êtes préparé au cirque.

-Bon, va pour cette fois.

Ça y’est ! La Transnistrie !

Si l’on ne peut guère compter sur la sobriété du chauffeur, le voyage est quand même bien fait : des icônes orthodoxes pendouillent au rétroviseur et sont là pour assurer la sécurité du trajet. God bless Transnistria ! L’excitation monte autant que la trouille. Enfin, au bout de deux bonnes heures d’un paysage plat comme la main, voilà la contrée bénite qui apparaît sous la forme d’une flamboyante cabane de planches, avec à l’horizon, quelques barres de béton du meilleur goût stalinien.

Ça y’est ! La Transnistrie ! Vous respirez de grandes goulées de cet air chargé des plus fins métaux lourds de l’ex-URSS. Vous admirez ces faucilles et marteaux par dizaine, ces statues de Lénine. Hormis le complexe sportif du FC Shériff Tiraspol, un stade ultra-moderne, que s’est payé la clique mafieuse qui contrôle le coin, rien n’a changé depuis les années 80. Vous êtes en plein musée du communisme triomphant.

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5. Naypyitaw, la capitale de l’absurdeBirmanie

NayPyiTaw, la capitale de l'absurde

Un beau matin, les Birmans ont découvert qu’ils avaient une nouvelle capitale, Naypyitaw, perdue dans la jungle et vide d’habitants. Fascinée par le monde de l’absurde, Stéphanie Buret a photographié le vide et la folie des hommes, l’ombre de la junte au pays des merveilles…

Une pagode lumineuse qui émerge d’un fond noir. Voilà la première image que j’ai, depuis le ciel, de la récente capitale birmane. Puis, l’avion s’approche et des autoroutes immenses à 20 voies commencent à apparaître. Elles sillonnent cet espace fantôme. Aucune silhouette ne se distingue mais des bois et des palais cachés.

Mettant le pied sur terre ferme avec 5 autres passagers, la première étape, une fois sortie de l’aéroport flambant neuf, est de trouver un taxi ! Pas facile d’en trouver dans cette ville où il faut chercher les habitants !

En 2005, la junte birmane entame la construction de NayPyiTaw, sa nouvelle capitale, au cœur de la brousse et dans le plus grand secret. Les fonctionnaires sont sommés de s’y installer. Interdite d’accès jusqu’en 2011, la cité gigantesque est en fait surtout devenue la résidence des militaires. « NayPyiTaw » signifie « demeure des rois ». Des parades militaires et des sommets y sont d’ailleurs régulièrement organisés pour les ministres. Le peuple n’y est pas invité.

Le 2 janvier 2015 à 6h15, traversant une partie de la ville silencieuse en taxi, il n’y a personne dans les rues, comme à n’importe quelle heure de la journée d’ailleurs (!), je tombe par hasard sur une série de véhicules militaires filant à toute allure. Je décide donc de passer du temps sur un rond-point, avec mon appareil photo, traquant au loin la préparation à la parade de la fête de l’Indépendance. Ambiance irréelle et mystérieuse.

Carnet de voyage à découvrir dans Bouts du monde n°27

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